La Korrandine de Tevelune – Chapitre 21

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La Korrandine de Tevelune, un roman de Saint-Fromond


« – Tante Laura, dis-moi, honnêtement,
tu crois que l’amour est toujours quelque chose d’heureux ?
Le visage de Mrs Welman se fit grave :
– Non, probablement pas, Elinor. Pas dans le sens où tu l’entends…
Aimer passionnément quelqu’un apporte plus de souffrance
que de joie et, cependant, on ne serait rien sans cette expérience.
Celui qui n’a jamais vraiment aimé, il n’a jamais vraiment vécu… »

Agatha Christie
Je ne suis pas coupable

Je me sens un peu comme un idiot. En même temps que Marcelline, j’ai presque perdu le sens de l’orientation. Je dois tout reprendre à zéro. Par quel bout dois-je prendre tout ça ? Je crois que j’ai besoin de décanter tout ce que je sais, poser mes idées clairement pour faire le tri entre ce que je sais concrètement et ce que j’ai simplement imaginé. Cela fait bientôt une semaine que je suis allé dans la grotte et j’ai le sentiment de ne pas avoir avancé d’un pouce. Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai. Ce sont justement les éléments concrets qui ont mis par terre toutes mes belles théories. Pourquoi faut-il toujours revenir à la réalité ? Pourquoi ne serait-ce pas à la réalité de se conformer aux rêves ? J’aimais bien cette histoire de Marcelline tombant amoureuse à la fontaine de Tevelune. C’était un joli conte de fées tout de même. C’est près de cette fontaine, à Tevelune, que j’aurais aimé rencontrer Aurélie, que j’aurais aimé tomber follement amoureux. Et nous aurions pu vivre près d’ici, non loin de Tevelune et de ses mystères. Elle aurait été ma Korrandine, j’aurais été son Korrandon.

Bien sûr, Vorinde a ses charmes aussi mais ils n’ont rien à voir avec Tevelune. Finalement, je n’ai découvert réellement Vorinde que pour Noël. J’y étais allé déjà plusieurs fois mais seulement en week-end. D’ailleurs, nous passions plus de temps à être ensemble qu’à vraiment vivre à Vorinde. Nous attendions donc le congé de Noël, comme l’appellent les Belges, avec impatience. Deux semaines pour être ensemble. J’étais arrivé un soir dans un brouillard à couper au couteau. La maison d’Aurélie est une de ces grandes maisons en briques rouges, très modernes, comme on en voit des centaines sur le bord des routes de Wallonie. Le hameau de Grands-Vents est accroché au sommet d’une colline au-dessus de la vallée où se love le bourg de Vorinde. De la route qui vient de Tomblaine à la sortie d’autoroute, il y a deux moyens d’aller jusqu’à Grands-Vents. La voie la plus simple est de plonger dans Vorinde, de traverser par la rue principale puis de remonter vers la colline. Mais il existe un chemin plus court. Il suffit de continuer sur sa lancée en ignorant le bourg de Vorinde, de contourner le lac des Mille-Feux et de remonter sur Grands-Vents par une petite route de campagne. C’est ce deuxième chemin que j’avais pris ce soir-là puisque Aurélie me l’avait fait découvrir lors de mon dernier passage. Mais ce soir-là, il me semblait que plus rien n’était pareil. À mesure que j’approchais du lac, le brouillard s’est fait encore plus intense. Je n’y voyais plus rien. J’avançais lentement dans la nuit, le nez collé au pare-brise tandis que la route en pente semblait plonger dans cette mer de givre et de cheveux d’anges. Soudain, entre deux nappes de brouillard, j’ai aperçu des reflets argentés qui ondulaient. Le lac était juste devant moi et j’allais plonger tout droit dans les eaux glacées. J’ai écrasé la pédale de frein et le moteur a calé. J’ai redémarré le moteur et j’ai allumé les phares aussi fort que je le pouvais pour comprendre où je pouvais bien être. En observant précisément par la fenêtre de la portière, il n’y avait pas d’erreur possible : j’étais bien sur la route. J’ai recommencé à avancer pas à pas, scrutant autant que je le pouvais pour me guider à l’aide des fossés. Quelques mètres plus loin, la route tournait sur la gauche et longeait le lac. Intérieurement, je riais de ma couardise et de mon coup de frein réflexe. Lentement, j’ai continué à suivre la route le long du lac. Je me souvenais qu’il me fallait repérer un carrefour et tourner à gauche. Las ! Au bout de quelques kilomètres, j’ai enfin réussi à trouver une route qui semblait être la bonne. J’avais le sentiment d’avoir fait beaucoup plus de chemin qu’avec Aurélie mais à cette vitesse-là, il est difficile de se faire une idée précise de la distance parcourue. J’ai tourné à gauche et je me suis engagé dans la campagne. Et dire que Brel parlait de plat pays pour chanter la Belgique ! Ici, le plat pays grimpait sec et le brouillard ne semblait pas vouloir s’éclaircir. J’ai roulé un petit moment mais plus rien ne ressemblait à ce que j’avais vu avec Aurélie. Les nappes de brouillard masquent les points de repère, brisent les perspectives et vous égarent aussi sûrement que les tempêtes en mer. J’avais dû aller trop loin sur la route longeant le lac. Il me fallait revenir sur mes pas et tenter une autre route dès que je le pourrais. Le nez tendu pour mieux percer le brouillard, j’avançais presque à l’aveugle. Quelques virages entre les arbres, quelques maisons isolées et j’avais définitivement perdu toute idée de la direction dans laquelle je me dirigeais. Puis je suis entré dans un hameau. J’ai continué à avancer lentement, dans l’espoir de reconnaître une maison, de deviner où j’avais pu atterrir mais en vain. Je n’avais plus le choix. J’ai saisi le téléphone sur le siège du passager :

« Bonsoir ma puce ! Comment va la Belgique ?

– Salut Vincent. La Belgique est toute triste ce soir. Fais attention en arrivant, il y a un brouillard fou ce soir.

– Ah ! C’est donc ça. Je me disais bien qu’il y avait un truc étrange. J’ai bien peur de m’être perdu.

– Tu en es où ?

– Et bien j’ai passé le lac des Mille-Feux, j’ai tourné à gauche et là je me suis complètement perdu.

– Mais tu es presque arrivé alors ? Tu es parti en avance ?

– Oui et j’ai plutôt bien roulé jusqu’à la sortie de Tomblaine. Mais depuis, c’est atroce, je ne vois rien. Tu ne pourrais pas me dire où je suis ?

– Décris-moi où tu es.

– Et bien je suis devant une maison avec des briques rouges, un toit en ardoises, un garage en sous-sol…

– Mais tu es devant chez moi ! me dit Aurélie en riant. Non, sans plaisanter, tu n’as pas quelque chose de plus précis ?

– Bon alors je suis sérieux. Je suis dans la rue du Gaucher.

– Alors là, cela ne me dit absolument rien. Il y a des panneaux indicateurs ?

– Je vois indiqué vers la droite le Centre Culturel de la Communauté Française.

– D’accord ! Alors je vois où tu es. Tu ne vas pas y croire. Avance encore sur deux cents mètres et tu tournes à droite. Ça y est ?

– J’y suis !

– Donc tu tournes à droite, et tu prends aussitôt encore à droite.

– D’accord, c’est fait ! Et ensuite ?

– Idiot. Tu te gares ! »

Aurélie était là, son téléphone à la main, dans l’encadrement de la porte d’entrée.

Un instant après, j’étais dans ses bras et nous nous embrassions comme des fous. J’ai transporté quelques paquets du coffre de la voiture vers le garage puis je suis monté à l’étage. Noémie était réveillée.

« Elle ne voulait pas aller se coucher tant que tu n’étais pas arrivé » m’a dit Aurélie en souriant, « J’ai même dû me fâcher pour qu’elle accepte de comprendre que tu risquais d’arriver en retard.

– Eh bien alors ! Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? » ai-je dit à Noémie en faisant ma grosse voix. « Je vais être là pendant deux semaines, tu n’étais quand même pas à quelques heures près. »

Loin de l’impressionner, ma grosse voix faisait presque toujours rire Noémie aux éclats.

« Allez, maintenant, il faut dormir. Demain, tu auras tout le temps que tu voudras pour le voir » a alors dit Aurélie en refermant la porte, bien consciente que son ordre risquait fort de n’être qu’un vœu pieux.

Nous nous sommes retrouvés au salon, devant un café. Sourires, câlins, dernières nouvelles et petits potins. Nous n’étions en somme séparés que depuis notre dernière connexion Internet, la nuit précédente. Nous aimions nous retrouver ainsi, confortablement installés sur le sofa, à boire un café ou une bière belge, à profiter de ces moments ensemble pour parler de tout et de rien, de ce que nous ressentions l’un pour l’autre, de nos projets, nos envies. Parfois, elle s’allongeait et posait sa tête sur mes genoux. Je pouvais alors à loisir plonger mes yeux dans les siens, sentir son parfum, lui parler en la caressant. Puis soudain, elle protestait. Machinalement, je m’étais mis à lui caresser la tête, à passer mes doigts dans ses cheveux : « Arrête ! Bon sang, tu sais que je déteste ça. J’ai l’impression d’être un petit chien que tu caresses lorsque tu fais ça. Grrrr ! » Alors j’enlevais ma main, mi-riant, mi-penaud, selon le ton plus ou moins grognon ou agacé qu’elle avait employé. Ce soir-là, nous avions mille choses à prévoir. Aurélie avait invité sa famille au réveillon de Noël. Les filles devaient passer la journée avec leur père et revenir à la maison en fin d’après-midi. Nicolas refusait catégoriquement de venir jusqu’à Vorinde lorsque j’y étais. Aussi pour ne pas l’offusquer, il était prévu qu’Aurélie ferait le chemin pour aller chercher Noémie et Aglaé chez leur père. Nous devions donc organiser le réveillon. Rapidement, Aurélie décréta que la cuisine était une spécialité française et que par conséquent, cette partie-là serait de mon ressort. J’adore cuisiner. Elle s’occuperait donc de la décoration de la table et du salon. D’ici là, je devais réfléchir à un menu et nous devions aller en quête d’un sapin de Noël que nous pourrions décorer en famille. Mais il se faisait tard, et nous avions encore tant de choses à nous dire dans le silence de la nuit, entre chuchotements et rires, bruissements de draps et symphonie des sens.

Dès le lendemain, le brouillard avait laissé la place à un ciel lourd et bas. C’est Noémie qui l’a remarqué la première. « Maman, viens voir ! Il neige. » Et elle avait raison. Peu à peu, le jardin laissé à l’abandon depuis le départ de Nicolas était recouvert d’une fine couche blanche. « Je veux sortir, je veux faire un bonhomme de neige ! » a tranché Noémie. Il était encore bien trop tôt pour pouvoir faire ne serait-ce que des boules en vue d’une bataille rangée. Manteaux, moufles et bonnets ont tout de même été vite attrapés et Noémie de courir dehors tandis qu’Aglaé était dans les bras de sa mère, à goûter les flocons qui venaient fondre sur son visage. « Baribal adore la neige, m’a alors dit Aurélie. S’il était là, il courrait comme les enfants en ce moment, à essayer d’attraper les flocons pour les mordre. Il est tordant dans ces moments-là. » Baribal, c’est son chien. Au départ de Nicolas, le chien est parti dans ses bagages. C’est Aurélie qui avait trouvé ce nom. Baribal est un gros chien, un peu nounours, adorable avec son pelage noir. Sa principale activité consiste à manger et à dormir mais il peut parfois sortir de sa léthargie et courir comme un beau diable. Du coup, Aurélie a pensé lui donner le nom de cet ours américain qui fuit les conflits et dont la préoccupation majeure est de trouver de la nourriture sans trop d’efforts, de boire et de dormir. « Baribal adore la neige ! » Par ces quelques mots, je percevais combien Aurélie regrettait encore le passé, avec Nicolas, avant qu’il ne brise toute leur vie pour courir un nouveau lièvre, une nouvelle histoire. C’est à ce moment-là je crois, que m’est revenue une phrase que répétait souvent ma grand-mère : « Changement d’herbage réjouit les veaux ! ». Quel idiot il était d’avoir ainsi abandonné sa famille, cette femme si douce et belle, ces enfants pleins de vie, une famille comme on en rêve. Mais je ne pouvais pas l’en blâmer. Grâce à lui, j’avais pu rencontrer Aurélie et là, sous cette neige qui tombait autour des rires de ses enfants, je pouvais rêver à cette vie que nous allions construire, main dans la main, cœur contre cœur. J’ai regardé Aurélie, elle m’a souri. Aglaé m’a tendu sa main qui flottait dans une moufle trop grande pour elle. Je me suis penché vers elles et je les ai embrassées toutes les deux. « Je t’aime ! » ai-je glissé à l’oreille d’Aurélie qui me souriait, surprise par cet accès de tendresse impromptu.

La neige s’est installée pour plusieurs jours. Le bonhomme de neige de Noémie avait piètre allure mais elle l’avait fait elle-même, sans notre aide. Il était donc forcément le plus beau. Un autre grand chantier l’attendait. Aurélie et moi étions allés chez le pépiniériste sur la route de Tomblaine. Nous avons traversé la pépinière au rythme d’une promenade romantique, à la recherche d’un sapin qui puisse être notre sapin, celui de notre premier Noël ensemble. Après de longues hésitations, nous avons jeté notre dévolu sur un épicéa assez garni, aux aiguilles non piquantes pour Aglaé et de bonne taille pour qu’il ait fière allure dans le grand salon de la maison. Après l’avoir glissé dans la voiture, nous sommes allés dans un magasin du petit centre commercial, de l’autre côté de Vorinde, pour y acheter de nouvelles décorations. Aurélie voulait que notre sapin ne ressemble à aucun de ceux qu’elle avait fait les années précédentes.

Noémie était folle de joie. Elle voulait absolument accrocher elle-même les boules et les petits personnages. Aurélie avait décidé que toutes les décorations devaient être blanches, un sapin couleur de neige, cette neige qui semblait devoir être le signe de notre Noël. Elle n’acceptait qu’une seule petite entorse : les boules en chocolat que j’avais ramenées de France et que chacun pourrait cueillir au passage. Tout le monde mettait la main à la pâte, sous la direction inspirée d’Aurélie. Noémie s’occupait des boules à accrocher sauf les plus hautes pour lesquelles Aurélie lui apportait son aide. Aglaé, à quatre pattes au pied du sapin, se contentait d’arracher celles qui passaient à sa portée et ce faisant, de secouer les branches qui commençaient déjà à perdre leurs premières aiguilles. Pendant ce temps, j’étais chargé des acrobaties et j’installais tout ce qui était trop haut pour les enfants. Une branche passée à la bombe de neige carbonique devait recevoir une guirlande blanche accrochée au plafond du salon. Je devais également installer une guirlande blanche autour de chaque fenêtre de la baie vitrée. La lumière traversant les vitres donnerait également un air de fête au jardin désormais recouvert d’une épaisse couche de neige. Enfin, Aurélie préparait des petits fagots argentés et des porte-serviettes en pâte à sel pour décorer la table du réveillon.

Le grand jour est arrivé. Dès le début de l’après-midi, je me suis mis aux fourneaux. Nous avions convenu que je ferais une salade périgourdine en entrée, avec des gésiers de canards confits et des copeaux de foie gras arrosés d’une vinaigrette à la framboise. Je devais ensuite farcir un chapon avec des raisins secs et l’accompagner de pommes gaufrées et de haricots verts. La maman d’Aurélie devait amener le dessert et son papa était chargé d’apporter le vin. Mais avant tout cela, il fallait préparer un pain surprise. Nous avions donc commandé un énorme pain dont la mie avait été retirée et tranchée. Un peu de beurre de ceci, un soupçon de crème de cela, une mini-tranche de saumon fumé et chaque petit toast retrouvait sa place dans le pain. Lorsque tout a été terminé, nous avons planté une bougie au sommet de notre pain. Il était en effet bien difficile de satisfaire à un délicat problème. Aglaé fêtait son premier anniversaire le jour de Noël, et elle passait la journée avec son père. Il avait donc naturellement organisé un goûter avec sa famille. A cet âge, il n’était pas question de la faire veiller jusqu’à la fin du réveillon pour souffler sa bougie. Quant à lui prévoir un gâteau d’anniversaire avant le repas, au retour de chez son père, cela paraissait pour le moins incongru. Nous avions donc trouvé le subterfuge du pain surprise pour donner à cet anniversaire un air de fête auquel elle pourrait participer.

Je n’avais pas terminé lorsque Aurélie est partie chercher les filles. Peu à peu, je sentais monter l’angoisse. Cette soirée était la seconde à laquelle j’étais convié avec toute la famille. Certes, la première s’était bien passée mais j’avais senti que la sœur d’Aurélie n’appréciait guère ma présence. Je ne pouvais pas m’empêcher de craindre sa réaction durant le réveillon. Oh ! Elle ne portait guère Nicolas dans son cœur et son comportement vis-à-vis d’Aurélie l’avait choquée. Mais il était son époux et le père des filles. Ma présence aux côtés d’Aurélie lui paraissait prématurée, voire déplacée. Aurélie a mis longtemps avant de revenir. En arrivant à la maison, elle est allée directement à l’étage. Je suis allé vers elle. Je voulais lui dire mes craintes. J’avais besoin d’être rassuré. Un mot, un sourire, un baiser, une simple attention aurait suffi pour que je me sente un peu mieux. A ma grande surprise, Aurélie s’est énervée. Elle ne comprenait pas que je puisse penser cela, alors qu’elle-même avait souligné combien sa sœur était réticente quant à ma présence. Vexé, je suis redescendu à la cuisine. Comment pouvait-elle ne pas comprendre que je sois inquiet ? Elle semblait ne pas accorder d’intérêt à ce que je pouvais penser. Quelques minutes plus tard, elle est venue me rejoindre. En voyant que je faisais ma tête des mauvais jours, elle s’est approchée de moi pour me demander ce qui se passait. J’ai essayé de le lui expliquer mais visiblement, elle ne comprenait pas. En quelques minutes, un étrange sentiment de solitude m’avait envahi. J’étais loin de chez moi, dans une famille qui n’était pas la mienne, à laquelle j’allais être confronté et elle ne comprenait pas que je puisse en éprouver une certaine appréhension. Mieux, elle paraissait être loin, très loin. Je n’étais pas dans ses préoccupations. Puis, agacée, elle m’a dit sèchement que je n’allais tout de même pas gâcher le jour de Noël, son jour de Noël. Elle avait déjà un mal fou à vivre cette fête dans cette configuration-là. Elle allait fêter Noël et le premier anniversaire de sa fille sans son mari, sans le père de sa fille et elle n’avait pas choisi cela. Certes, nous avions ensemble reconstruit une belle famille, au sein de laquelle elle était heureuse, mais je n’étais pas le père de ses filles. Ce Noël éclaté la rendait malheureuse. Elle ne cessait de répéter : « J’ai difficile avec tout ça, tu sais ? » Je savais bien sûr, mais ce n’était pas simple non plus pour moi. Elle devait aussi comprendre ma situation comme j’essayais de comprendre la sienne. Je ne voulais pas grand-chose, juste un mot de réconfort, l’assurance qu’elle serait là, à mes côtés si sa sœur me battait un peu froid. Soudain, elle a éclaté en sanglots. Ce que je lui faisais, le jour de Noël, juste avant l’arrivée des invités, lui paraissait démesuré. Nous nous disputions et nous ne nous comprenions pas. J’ignorais trop de choses de ce qu’elle avait en tête et elle pensait à trop de choses. Doucement, je me suis agenouillé devant sa chaise, et je lui ai baisé les mains. Je lui ai dit combien j’étais désolé, que j’étais mal aussi dans cette situation, que nous devions nous serrer les coudes, nous entraider. Elle a séché ses larmes. L’orage était passé. Mais il y avait quelque chose de cassé, quelque chose que je n’avais pas senti venir, qui venait de trop loin pour que je puisse lutter. Et je n’avais pas toutes les clés pour comprendre, pour agir, pour sauver le bateau du naufrage.

Nos invités sont arrivés et tout était rentré dans l’ordre. La sœur d’Aurélie a été absolument adorable. Toute la réserve qu’elle s’évertuait à montrer lors de notre première rencontre semblait s’être envolée. Mes craintes n’étaient pas justifiées et je me sentais un peu coupable d’avoir eu peur pour rien. La soirée s’est déroulée à merveille. Les plaisanteries ont fusé et il était évident, aux yeux de tous comme aux miens, que je faisais désormais pleinement partie de la famille. Les sujets de conversation ont été fort nombreux, tantôt sérieux, tantôt badins. Peu à peu, je me suis découvert de réelles affinités avec les parents d’Aurélie. Nous partagions de nombreux centres d’intérêts. Un détail nous faisait diverger, que nous prenions avec le sourire. En bon Français, j’étais le seul à défendre mordicus la République tandis que mes interlocuteurs, tous Belges, défendaient ardemment la stabilité des monarchies constitutionnelles. Ils sont restés monarchistes et je suis fermement resté républicain. Mais un réel sentiment d’amitié et de respect réciproque est né entre nous ce soir-là.

Tout le monde est parti très tard, presque au petit matin, et j’ai retrouvé une Aurélie amoureuse et heureuse, blottie dans mes bras pour s’endormir.

Et voilà, c’est bien moi ça ! Toutes mes pistes sur le mystère de la Korrandine se sont effondrées et je suis là à me replonger dans mes souvenirs. Pourquoi me morfondre, pourquoi me faire souffrir en repensant à tous ces moments-là ? De toute façon, je sais que cela ne durera pas. Je sais que c’est un mauvais passage. Elle reviendra, ma petite puce belge, ma Korrandine de Vorinde. C’est certain.

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