La Korrandine de Tevelune – Chapitre 17

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La Korrandine de Tevelune, un roman de Saint-Fromond


« Jamais, non, jamais je ne me promène au clair de lune que je ne me rappelle mes parents décédés, que je ne sois frappée du sentiment de la mort et de l’avenir. Nous renaîtrons, continua-t-elle d’une voix qui exprimait un vif mouvement du cœur ; mais, Werther, nous retrouverons-nous ? nous reconnaîtrons-nous ? Qu’en pensez-vous ?
– Que dites-vous, Charlotte ? répondis-je en lui tendant la main et sentant mes larmes couler. Nous nous reverrons ! En cette vie et en l’autre nous nous reverrons !… »

Johann Wolfgang Von Goethe
Les Souffrances du jeune Werther

« Salut Tata ! Comment ça va ? »

Ma tante est auprès du tank à lait. Le camion citerne de la laiterie a dû passer ce matin et il faut tout désinfecter avant la traite de ce soir. Alors elle s’active avec de l’eau bouillante et un produit spécifique, je ne sais pas trop ce que c’est. Lorsque le tank et tous les ustensiles qui ont contenu du lait seront propres, elle nettoiera le sol à grande eau. C’est une pièce assez récente, entièrement en briques. Seul le mur du fond est commun au vieux bâtiment que l’on appelle encore la laiterie bien qu’il ait perdu cet usage depuis fort longtemps. Du coup, par extension, on appelle ce bâtiment de briques le tank à lait pour ne pas confondre avec l’ancienne laiterie. Les murs de la laiterie, eux, sont parmi les derniers à dater de l’abbaye de Tevelune. Si j’en crois les plans que j’ai pu retrouver, c’était la cuisine des moines. Du côté du tank à lait, il ne reste plus rien du monastère, si ce n’est ce mur commun à la cuisine-laiterie dans lequel existe encore une vaste niche en pierre. Mon oncle y a installé des étagères sur lesquelles il range des goupillons, des soupapes, des tuyaux en caoutchouc, des trayons et tout un tas de petits matériels ou de pièces détachées de la trayeuse électrique. C’est dans cette pièce que parfois, il n’y a pas si longtemps, des pèlerins de passage venaient faire leurs dévotions à saint Etienne.

« Alors, as-tu eu des nouvelles des gendarmes depuis l’autre jour ? me demande ma tante. Ils sont passés nous poser plein de questions. Mais apparemment, ils savent pas trop qui c’est, hein ? »

Je réponds que je suis allé à la gendarmerie pour faire une déposition et qu’en effet, ils n’ont pas encore trouvé l’identité du cadavre mais qu’à mon avis, ils ne cherchent pas beaucoup non plus. Ma tante m’explique que les gendarmes lui ont demandé qui étaient les anciens propriétaires de la ferme, avant eux et avant le père Poiret qui la leur a vendue.

« Je leur ai dit qu’il me semble bien que c’était aux Maselier de Sourcarol y’a bien longtemps mais que je ne sais pas s’il y a eu d’autres propriétaires entre temps. Il aurait fallu demander ça au pépé, il aurait su ça mieux que nous, me dit-elle.

– Comment as-tu su que la ferme appartenait aux Maselier ? lui demandé-je, intrigué.

– Oh ! C’est parce qu’il y a encore des vieilles chiffes à eux dans le grenier de la maison. Je l’ai dit au père Maselier un jour, pour qu’il vienne les chercher. Y’a pas grand-chose, des cahiers et des guenilles, mais il est jamais venu. Il a dit qu’il passerait mais qu’il pensait que ça devait pas être à eux vu que la ferme leur appartenait mais qu’ils n’y avaient jamais habité, que ça devait être aux fermiers.

– Mais comment tu as su que c’était à eux ?

– Y’avait le nom de Maselier sur un cahier alors comme je connais pas d’autre Maselier dans le coin, je me suis douté que c’était à eux. Mais s’il vient pas les chercher, un de ces quatre, je vais mettre tout ça aux ordures.

– Ça t’ennuie si je vais y jeter un œil ?

– Si ça t’amuse, tu peux y aller. C’est un gros carton, à gauche en entrant. Tout est là-dedans au cas où le père Maselier viendrait les chercher. »

Je remercie ma tante et je remonte vers la maison. Un cahier avec le nom de Maselier. S’ils n’ont jamais habité ici, c’est peut-être des notes de la petite Marcelline, lorsqu’elle venait en promenade à Tevelune. Qui sait, je pourrais bien tomber sur un journal intime qu’elle aurait laissé là pour qu’il n’arrive pas entre les mains de son père.

Je presse le pas. La maison ne touche pas le corps de ferme. Il faut traverser la cour, là où autrefois se tenaient les bâtiments disparus de l’abbaye, et traverser la petite route communale qui relie Tevelune à Saint Marcel d’un côté et à Vieux-Priex de l’autre. Je grimpe les escaliers de pierres et me heurte à une porte close. C’est une vieille porte épaisse, dont la peinture bleue qui s’écaille ne cache plus les craquelures du bois. Ma tante a fermé à clé. Je m’apprête à retourner au tank à lait lorsqu’un lointain souvenir me revient. Lorsque tout le monde est occupé aux divers travaux de la ferme, il est difficile pour chacun de s’encombrer de la grosse clé en fer. Alors comme dans toutes les fermes de la région, il y a une cachette quelque part à portée de main. Je regarde autour de moi. Je soulève un pot de fleurs, une tuile renversée sur un parterre et qui sert au printemps à protéger les plants naissants des gels tardifs, mais je ne trouve rien. Je fais le tour de la maison. C’est ici qu’autrefois ma grand-mère élevait ses lapins. Il y a une multitude d’endroits où l’on pourrait dissimuler une clé. La mémoire me fait défaut. Je crois que je vais devoir retourner auprès de ma tante. Je devrais peut-être regarder dans les vieux clapiers à lapins. L’un d’entre eux est encombré de pots de fleurs vides et de mangeoires. Je soulève la première : bingo ! La grosse clé de fer noir est là, posée sous une mangeoire retournée. Je retourne à la porte et je fais tourner le précieux sésame. Je laisse la clé sur la porte, à l’intérieur et je grimpe les marches de bois qui montent à l’étage, vers les chambres. Le palier est immense et le vieux lit d’appoint dans lequel je dormais enfant est toujours là, au même endroit, recouvert d’un énorme édredon en plumes d’oie. J’ouvre une vieille porte qui grince et je monte l’escalier du grenier. Il est beaucoup plus rustiques et sent bon la poussière des greniers de ferme. Je m’attendais à un fatras de mille cartons rongés, de cageots et de malles recouverts de poussière mais il n’en est rien. Ma tante a dû faire un grand ménage récemment. Tout est impeccablement ordonné. Il y a là une armoire de grand-mère sans porte dans laquelle ma tante a rangé des dizaines de boîtes de toutes tailles où elle a inscrit le contenu : canevas, bougies, vêtements Jean-Paul, habits Pauline, divers bibelots. Un vieux sommier poussif est appuyé contre le mur.

Puis sur la gauche, un carton est soigneusement collé contre le mur. Il n’est pas si gros que je l’imaginais et il semble récent. Ma tante en a probablement pris un neuf pour y regrouper les affaires qui n’appartenaient pas à la famille. Sur le côté, elle a écrit au marqueur noir : Maselier. Je m’approche et je l’ouvre délicatement. Il y a essentiellement des vêtements : une vieille casquette grise toute râpée, un tablier de ferme en toile bleue taché de traces noires, une paire de chaussures écrasées, des chaussures de femme dont le cuir sec est craquelé de partout. Il semble que le seul fait de les toucher pourrait les faire tomber en poussière. Un pantalon de toile grise et épaisse roulé renferme quelques petits objets : une pipe, deux clés rouillées, une petite boîte métallique vide et des ustensiles dont j’ai peine à déterminer l’usage. On ne peut pas dire que je sois devant un trésor. Enfin, sous le pantalon, deux cahiers d’écoliers sont soigneusement rangés. Ils sont recouverts d’une couverture de papier comme cela se faisait autrefois pour les protéger. Il y a un cahier bleu délavé et un vert défraîchi. Le premier, le bleu, comporte des exercices de calcul, probablement ceux d’un élève de dix ou douze ans, du style des problèmes de certificat d’études que madame Martinot a ressorti des tiroirs pour le musée de l’école qu’elle est en train de monter dans l’ancienne école de Vieux-Priex. Sur la première page, l’élève a écrit son nom : Amélie Maselier. Je suis un peu déçu. Ce n’est pas ma Korrandine.

Le cahier vert est vierge, mais des pages en ont été proprement arrachées, avec une règle probablement car la déchirure est nette et droite. En revanche, il contient une douzaine de feuilles volantes et jaunies, feuilles qui ne viennent pas toutes du cahier de brouillon car certaines ont des petits carreaux, d’autres ont des gros carreaux et certaines sont dénuées de tout quadrillage. La plupart comportent des dessins au trait noir très différents les uns des autres. Certains sont facilement reconnaissables. Un premier dessin grossier montre la façade du bâtiment principal de la ferme. Un second, beaucoup plus précis et minutieux, reproduit l’aile droite, et plus particulièrement l’étable qui était jadis l’église de l’abbaye. Le troisième est un plan qui superpose le bâtiment actuel et les fondations de la celle. Les murs toujours présents et datant de l’ancien monastère sont dessinés d’un trait plus gras, et contiennent des traits fins en biais, comme pour en symboliser l’épaisseur et l’importance dans l’histoire du bâtiment. Les autres dessins représentent des paysages de campagne. Il y a souvent un chien aux poils longs qui court au milieu des prés. L’un des croquis retient mon attention. Un arbre penché au-dessus d’un gouffre. Un sentier descend tout droit vers une fontaine qui coule quelques mètres au-dessous de l’arbre. Au pied de la fontaine, une demoiselle est assise sur une grosse pierre, plongée dans ses lectures. Elle a le cheveu long et ondoyant. On ne voit pas bien son visage, mais elle paraît tranquille, mystérieuse. Là, je jurerais qu’elle est belle, que sa beauté rejaillit sur la roche et donne à cette fontaine une majesté plus resplendissante encore. Je suis sûr que c’est la Korrandine, ce ne peut être que la Korrandine. Je la vois là, sur ce dessin, exactement telle que je l’ai imaginée dans mes songes. Elle lui ressemble trop pour que ce ne soit pas elle. Je suis ému comme un enfant qui aurait découvert un très ancien secret de famille. Mon Dieu, je voudrais conserver ce dessin pour moi, le garder précieusement comme une relique. Mais il ne m’appartient pas. Je pourrais l’emmener à François Maselier lorsque j’aurai tout éclairci, lorsque je pourrai lui dire exactement ce qu’est devenu Marcelline, sa tante, ma Korrandine. Il acceptera peut-être de me donner ce dessin s’il comprend combien il est important pour moi. Non, tout cela n’est pas très moral. Je vais lui apporter tout ça et j’en profiterai pour faire des photocopies.

Je m’apprête à remettre le cahier à sa place, avec les feuilles volantes à l’intérieur, mais je sens quelque chose de dur sous la couverture. On dirait qu’il y a quelque chose derrière le papier vert défraîchi, sous la quatrième de couverture. Cela m’intrigue. Je détache délicatement le papier collant qui retient la couverture à l’intérieur du cahier et j’écarte le papier vert. Il y a là, glissée entre la couverture cartonnée et le papier vert épais, une feuille pliée en quatre. Je la sors doucement, comme un trésor, et je l’ouvre avec toutes les précautions possibles. Je me sens l’âme d’un archéologue qui met à jour une petite pièce de métal grâce à laquelle il reconstituera un peu la vie de ceux qui vivaient là, bien avant nous. On est toujours un peu indiscret lorsque l’on s’introduit ainsi dans la vie de quelqu’un d’autre, même des années après. Je ne sais pas si j’apprécierais que quelqu’un vienne fouiner dans mes affaires pour mettre à jour mes secrets intimes lorsque je sucerai les pissenlits par la racine. Mais c’est pour la bonne cause, je veux savoir ce qu’est devenu la Korrandine. Alors il faut bien que je fouille.

C’est une lettre, écrite d’une belle écriture appliquée mais il n’y a aucune date.

« Mademoiselle,

Très chère demoiselle,

A l’ombre des pierres de Tevelune, je suis venu rechercher la sérénité et la paix de l’âme et je quête ainsi la sagesse de ces bâtisses que nos pères ont édifiées il y a si longtemps pour consacrer leur vie au créateur de toutes les choses qui emplissent chaque jour nos vies. J’ai été comblé au-delà de toute espérance, découvrant dans cette vallée presque inconnue le charme intact que les moines ont apprivoisé il y a des siècles. Chaque pan de mur, chaque pierre, chaque arbre me parle de ces temps immémoriaux où la vie coulait belle et pure, rude et parfois cruelle, mais sans les taches qui obscurcissent notre monde égoïste.

Mieux encore que les pierres, j’ai découvert la fontaine. Oh, elle n’entre pas dans le cadre de mes recherches ! Mais elle m’a séduit aussi sûrement que les plus beaux vers des poètes. Elle est la poésie pure, l’enchantement des sens, et l’on s’attend à tout instant à y voir apparaître une muse chantant les amours de personnages fantastiques. C’est ainsi que vous m’êtes apparue.

Votre beau visage se reflétait dans les eaux de la fontaine et l’air était doux. Des parfums subtils émanaient de toutes parts et je descendais rêveur vers le berceau de la vie. Vous étiez là, assise au bord de l’eau, les cheveux épars sur vos épaules comme une étoffe rare et précieuse. Vous lisiez un recueil de poèmes et je marchais dans un rêve, vers un rêve, vers vous.

Vous m’avez souri, vous m’avez parlé. Oh mademoiselle ! C’est ce jour-là que j’ai compris que vous étiez la muse de Tevelune, que la fontaine n’avait de charme que par vos yeux, et que même en votre absence, elle resplendit encore de vos parfums, de vos charmes, de votre présence.

Mademoiselle, je ne suis rien pour oser vous dire cela et vous me maudirez de tant d’impertinence mais en laissant mes pas me guider vers la fontaine, j’ai découvert la vie. Je suis né dans vos yeux, j’ai vécu pour vous rejoindre auprès des eaux de Tevelune et je dépose à vos pieds tout ce que je suis, Muse qui désormais hantez mes rêves les plus intimes, parfumez mes secrets les plus délicieux.

Puissiez-vous ne point me haïr et accepter, Mademoiselle, que je puisse être votre plus humble, votre plus fidèle serviteur.

Matthias »

Je lis et je relis cette lettre. Qui est ce Matthias ? Est-ce le roulier ? Ou bien est-ce mon mystérieux poète ? Cela peut aussi être n’importe quel autre homme s’adressant à n’importe quelle femme qu’il a croisée ici à la fontaine. Le papier est un peu jauni. La lettre est donc ancienne. Mais rien dans le style ne permet de savoir à quelle époque elle a pu être écrite. Peut-être s’adressait-elle à une des filles de la ferme, une jeune femme dont les parents étaient fermiers des Maselier. Et qui est cette Amélie Maselier ? Il faudrait que je pose la question à François Maselier. Il n’y a rien dans le cahier vert qui m’indique de quelle époque tout cela date. La couverture verte paraît plus défraîchie que la couverture bleue mais cela ne veut rien dire. J’ai l’impression de tenir quelque chose, une piste, mais je ne vois pas comment elle peut m’éclairer. Je dois prendre le temps de réfléchir. Je vais bien finir par avoir une idée.

Je range tout cela dans le carton, comme je l’ai trouvé. Je prends le carton dans les bras et je le redescends vers la voiture. Je retourne au tank à lait. Ma tante est occupée avec le jet d’eau et elle traque chaque centimètre carré de sol. L’eau s’écoule vers l’extérieur par une petite ouverture, suit une rigole et va tomber dans la fosse à purin, là où s’écoulent également les eaux de lavage des étables et les urines des bêtes. Désormais, tout cela est strictement réglementé de façon à ce que ces déchets n’aillent pas polluer les nappes phréatiques.

« Dis Tata, j’ai pris le carton. J’ai l’occasion d’aller voir François Maselier alors je lui déposerai. Comme ça, tu seras débarrassée !

– Tu as bien fait. C’est une bonne idée. T’as l’air de sacrément t’intéresser à toute cette histoire. Tu cherches quoi ? » me demande-t-elle.

J’hésite à lui répondre. Je ne voudrais pas avoir l’air trop ridicule. Oh après tout, qu’est-ce que je risque ? Qu’elle me prenne pour un rêveur un peu loufoque ? J’ai bien peur que ce ne soit déjà fait.

« J’essaie de savoir qui était la femme que j’ai trouvée dans la fontaine.

– Hum ! Et t’as trouvé quelque chose ?

– Je ne suis pas encore totalement sûr mais je pense savoir qui elle était. Il me manque encore quelques éléments pour comprendre comment elle est arrivée dans la fontaine.

– Ah bon ! Et qui c’est ? »

Je reconnais bien là la curiosité de ma tante. Enfin, pour être franc, c’est plutôt la curiosité des gens du pays et ma tante ne fait pas exception. Même ma mère qui s’en défend pourtant a parfois le même travers lorsqu’elle s’intéresse à ce qui s’est passé chez le père Machin ou la mère Truc. Mais elle, ce n’est pas pareil. Ce n’est pas par curiosité malsaine, c’est par charité chrétienne. Ça change tout ! Je souris à ma tante :

« Je préfère ne rien dire pour l’instant. Je n’ai pas envie de faire du mal à une famille si je me trompe. Je n’en parlerai que si je suis absolument sûr.

– T’as raison ! » répond ma tante avec un sourire mi-narquois, mi-dubitatif.

« Je vais faire un tour à la fontaine ! » lui dis-je en tournant le dos.

On dirait qu’une foule est passée par ici, piétinant chaque centimètre carré de terre. Il y a des traces de pas partout. Il fait gris à la fontaine aujourd’hui. Je m’approche du bord et je m’assieds sur le petit muret de pierre. L’eau est limpide et coule tranquillement, comme si rien ne s’était passé. Elle en a vu d’autres, elle qui coule inexorablement depuis des siècles, peut-être des millénaires. Même cet arbre qui lance ses branches au-dessus d’elle tout là-haut et qui semble être là depuis toujours en a sans doute remplacé bien d’autres qui l’ont précédé. La fontaine a vu naître chaque chose ici, les petits buissons qui poussent sur les flancs du gouffre, les pierres qui ont été amenées pour bâtir ce muret, le fil de fer barbelé qui en protège l’accès, tout a l’allure de la jeunesse à côté de cette eau qui coule, imperturbable. Et elle en a vu des amours, se nouer et s’épanouir, se tisser timidement, s’enlacer, se confondre, se consommer, se consumer, des amours légitimes, des amourettes d’enfants, des amours cachées, des baisers volés. Elle a vu la Korrandine, bien sûr, et combien d’autres venir ici chercher le calme, croiser un importun, ne pas oser le chasser, prendre langue et peu à peu fondre sous le charme du bel inconnu. Matthias était de ceux-là sans doute. Attiré par les restes de l’abbaye qu’il avait découverte dans quelque lecture sur les grandmontains, il est venu se ressourcer dans la région. Il était tourmenté, semble-t-il, il cherchait un sens à donner à sa vie. Ses pas l’ont mené autour de Tevelune. Qui pourrait résister aux charmes de la fontaine qui coule dans un écrin de verdure, au milieu de nulle part ? Matthias s’est approché. Il n’y avait pas un bruit. Seul un oiseau gazouillait au loin, il ne savait pas où au juste. Il avait un livre en poche, peut-être le livre de Victor Hugo. Il est descendu vers la fontaine. La Korrandine était là. Elle était venue ici pour fuir le monde, pour se retrouver seule avec la musique de l’eau qui coule, fait chanter les mots, leur donne des ailes pour vous emporter loin dans vos rêves. Il n’a rien dit. Il lui a souri. Elle aurait voulu l’envoyer au diable, mais il est resté muet. Il s’est assis un peu à l’écart, et il a sorti le livre de Victor Hugo. Elle a souri et a replongé tout entière dans sa lecture. La fontaine est à tout le monde et elle ne pouvait pas le chasser uniquement parce qu’elle aurait préféré rester seule. De temps à autre, il a levé les yeux pour la regarder. Elle était belle. Sentant le regard qui se posait sur elle, elle relevait parfois la tête. Il avait le charme des hommes fragiles. De sourires en regards, ils se sont un peu parlés. Elle a lu quelques vers. Il les buvait avec d’autant plus de délectation que chaque son s’envolait en effleurant ses lèvres, résonnait de sa beauté, de ses parfums et venait délicatement caresser son visage comme un souffle rafraîchissant. Ces mots d’amour, il lui semblait qu’elle les disait pour lui, et il sentait les émotions du verbe prendre corps, le pénétrer, le rapprocher irrésistiblement de la lectrice, de ces lèvres si belles, si pures, si proches. Silencieusement, il communiait avec elle tandis qu’elle faisait danser ses vers autour de lui. Il serait bien resté pendant des heures à l’écouter ainsi. Elle achevait sa trop courte lecture d’un sourire qu’il lui renvoyait et elle se taisait. Alors il en choisissait quelques-uns qu’il lui offrait à son tour. Parfois, il lui semblait que certains mots la faisaient frémir. Etait-ce les mots du poète ou le cœur qu’il y mettait qui la touchaient ainsi ? Ressentait-elle en l’écoutant le même trouble, les mêmes élans ? La nuit commençait à poindre et elle a tressailli. Elle s’est levée, a balbutié quelques mots et s’est enfuie. Matthias est resté là, à respirer les parfums que la Korrandine avait laissés autour de lui. Le vide qu’elle laissait ne le trompait pas : il avait rencontré un ange. Il voulait la revoir, il fallait qu’il la revoie. Chaque jour, depuis lors, il revenait à la fontaine et parfois elle était là. Ils parlaient, ils lisaient les vers que chacun avait recueilli pour l’autre. L’aimait-elle ? Sans doute un peu, mais il y avait le roulier, cet ami fidèle depuis si longtemps.

Qui était le père de l’enfant de Marcelline ? Le roulier ou ce Matthias ? Il faut que je relise la lettre de Matthias. Je n’ai qu’un prénom. Comment chercher avec un seul prénom ? Qui était-il ? Est-il resté longtemps ? Se sont-ils aimés ? A-t-il vraiment écrit cette lettre à la Korrandine ? S’il l’a écrite à quelqu’un d’autre, pourquoi cette lettre était-elle dans ce cahier ? Et qui est Amélie ? Une petite sœur de la Korrandine, dont elle aurait pris en charge une partie de l’éducation ? Plus je cherche, plus je trouve surtout de nouvelles questions. La Korrandine cache ses mystères et ses amours. Il faut la mériter pour la découvrir.

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