La Korrandine de Tevelune – Chapitre 11

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La Korrandine de Tevelune, un roman de Saint-Fromond


« Ma mie, de grâce, ne mettons
pas sous la gorge à Cupidon
sa propre flèche.
(…) Qu’en éternelle fiancée,
à la dame de mes pensées,
Toujours, je pense.
J’ai l’honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin. »

Georges Brassens
La non-demande en mariage

Aussitôt après le déjeuner, je suis monté dans ma chambre et je me suis endormi. J’avais dû accumuler pas mal de retard de sommeil car je me suis littéralement effondré. Ma mère est venue me réveiller vers seize heures trente. « Vincent ! Tu ne dois pas aller à la gendarmerie à dix-sept heures ? » Oui, j’ai rendez-vous et malgré mes états d’âme de ce midi, je dois aller faire ma déposition. Et je vais revoir Cécile. Comment est-elle aujourd’hui ? J’ai le cœur qui bat un peu plus vite je crois. Comment dois-je me comporter ? Dois-je être empressé, montrer que je suis heureux et presque intimidé de la revoir ? Ou dois-je feindre l’indifférence, le simple plaisir de revoir quelqu’un que je n’ai plus vu depuis l’enfance ? Je suis idiot. Elle n’a même jamais su que j’étais amoureux d’elle. Je ne me vois pas lui montrer un trouble que je n’avais jamais osé exprimer à l’époque. Non, je serai content de la revoir, nous reparlerons de quelques anecdotes du passé et je repartirai en me disant que c’était sympa. Bon, je vais boire un café en coup de vent à la cuisine, et je file.

Ma mère me connaît bien. Le café est déjà chaud, prêt à être servi. « Tu ne rentres pas trop tard ? » me demande-t-elle, « On ne t’a presque pas vu depuis que tu es arrivé. » Elle n’a pas tort. Avec toute cette histoire, je ne leur ai guère accordé de temps. Je m’excuse en deux mots, et je promets de rester un peu plus à la maison avec eux quand les démarches liées à l’enquête de la gendarmerie seront terminées. Mais tout de même, ce n’est pas tous les jours que l’on découvre un cadavre, même vieux de plusieurs siècles. De toute façon, il est inutile que je dise à ma mère que je me suis mis en tête de découvrir ce qui est arrivé à la Korrandine. Elle ne comprendrait pas. Je ne suis d’ailleurs pas tout à fait sûr de bien me comprendre moi-même. C’est vrai, pourquoi vais-je me lancer dans une enquête impossible sur un meurtre de plusieurs centaines d’années ? Après tout, la gendarmerie est là pour ça. Bah, on verra bien. Je suis assez curieux de nature et l’histoire de la Korrandine me fascine. Oh, je suis en retard.

Je me gare sur la place en face de la gendarmerie de Montdunon. Le bâtiment n’est plus tout neuf. Les murs mériteraient un petit coup de peinture et le mobilier ne date pas d’hier. Je me présente au gendarme de permanence qui se tient derrière un comptoir en formica marron. Il m’invite à patienter et me désigne une chaise. Je ne me souviens pas l’avoir vu hier à Tevelune, celui-ci. Il était peut-être déjà de permanence ici. Mais je n’ai pas tellement prêté attention aux autres gendarmes. Je n’ai finalement parlé qu’avec Eric Thévenot. Le gendarme revient et m’invite à le suivre, l’Adjudant-Chef m’attend. Le bureau d’Eric ne détonne pas avec l’accueil. Un mobilier plus que sobre, avec un bureau et des chaises métalliques qui semblent dater au moins de l’immédiat après guerre. Il se lève en me faisant un sourire.

« Bonjour Vincent. Bien remis de tes émotions ? »

Je le rassure sur ce point et nous engageons la conversation sur l’affaire dans un mode plus proche de la discussion de comptoir que de l’entretien avec un représentant de la force publique. J’allais lui demander s’il avait eu des informations des scientifiques sur la Korrandine mais il me prend de vitesse.

« On va tout de suite procéder à l’audition officielle, si tu le veux bien. Ce sera déjà ça de fait. »

Je le veux bien, évidemment. Moi je suis convoqué alors je me plie aux besoins de l’enquête. Eric prend quelques feuilles de papier et du carbone, puis les glisse dans une vieille machine à écrire mécanique. Je souris :

« Vous n’êtes pas modernes dans la gendarmerie, lui dis-je.

– Nous allons bientôt être équipés en informatique. Enfin, moi j’ai été nommé il y a quatre mois après le départ en retraite de mon prédécesseur. Et quand je lui en ai parlé à la passation de pouvoirs, ça l’a beaucoup amusé car on lui avait déjà promis la même chose depuis plus de deux ans », répond-t-il en souriant.

L’entretien en lui-même commence. Je décline mon identité, mon adresse et mille renseignements très officiels. Puis Eric en vient aux faits. Je raconte alors comment j’ai décidé, poussé par une curiosité qui remonte à mon enfance, d’aller explorer cette grotte derrière la fontaine. Puis je précise, à sa demande, que je pense que personne n’y est allé avant moi car tout le monde était convaincu que cela pouvait être dangereux. Il me demande si je suis sûr que personne n’y est allé, si je ne crois pas que quelqu’un a pu visiter la grotte et ne rien dire pour ne pas être ennuyé. Franchement, je ne le pense pas. Si cela avait été le cas, mon oncle l’aurait su et me l’aurait dit. Et si lui y était allé, il m’aurait dissuadé de tenter l’aventure moi-même pour que je ne découvre rien. Qui plus est, j’ai du mal à imaginer mon oncle allant se glisser dans l’eau de la grotte pour explorer les lieux. Il faut être un peu dingue pour se lancer dans cette expédition et mon oncle a les pieds sur terre. Je raconte ensuite comment j’ai cru d’abord apercevoir des bouts de bois et comment je me suis aperçu que cet enchevêtrement noirâtre était un amas d’ossements humains. Eric continue à me poser mille questions dont j’ai l’impression que la finalité est de déceler si je me contredis. Il cherche peut-être à vérifier si je ne suis pas allé là-bas en toute connaissance de cause, si je ne savais pas qu’il y avait ce squelette avant descendre. L’exercice prêterait plutôt à rire mais il ne fait là que son métier. Tout de même, pour un squelette aussi vieux, je n’ai pas l’âge d’être coupable du meurtre, si tant est que cela en soit un. Je dirais bien ça à Eric mais je ne suis pas certain que cela le ferait rire. De temps à autre, il sort le papier de la machine à écrire et remet des feuilles vierges. Au bout d’une heure d’interrogatoire finalement pas si serré que cela, Eric m’annonce qu’il a tous les renseignements qu’il lui faut. Il sort la dernière feuille et regroupe tous les éléments du procès verbal, puis il m’invite à le signer. Je profite de ce moment de détente non officiel pour essayer d’aller sur le terrain qui m’intéresse, pour le pousser à quelques confidences.

« Il va y avoir une enquête officielle pour un squelette aussi vieux ?

Je ne sais pas. Je dois transmettre au Parquet et c’est lui qui décidera, me répond-t-il en souriant. Mais il est vrai que c’est assez peu probable. En fait, nous faisons les constatations pour voir s’il est possible de déterminer l’identité des cadavres, mais je ne pense pas que ce sera une enquête prioritaire. On est déjà pas mal débordé comme ça.

Je me suis demandé si ce ne pourrait pas être le squelette d’une femme qui travaillait à l’abbaye, mais apparemment, les femmes n’y étaient pas admises.

L’abbaye ? demande Eric. Quelle abbaye ?

Avant d’être une ferme, Tevelune était une abbaye. Elle a été fondé à la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècle et elle a fonctionné jusqu’au XVIIe ou XVIIIe.

Non, répond Eric en riant. Le légiste disait hier que selon lui, le squelette a entre cinquante et cent cinquante ans au maximum. Mais on en saura plus après la datation au carbone quatorze. »

Il s’éloigne avec le procès verbal vers un bureau voisin.

Je suis un peu agacé. D’abord, la façon qu’a Eric de me répondre est désagréable. A chacune de ses paroles, j’ai la sensation qu’il se moque de moi. Si nous ne nous connaissions pas depuis si longtemps, je crois qu’il m’enverrait sur les roses, ou pire encore, me rirait carrément au nez. Je ne suis peut-être pas un spécialiste, ni un professionnel des enquêtes criminelles, mais il n’est pas obligé de me parler comme si j’étais un abruti qui ne comprend rien. Après tout, ce n’est pas son uniforme qui fait de lui un être supérieurement intelligent. S’il continue comme ça, je vais l’envoyer promener en beauté. Mais pour être franc, ce qui m’agace le plus, ce n’est pas lui, et je serais bien embêté s’il refusait de me renseigner après mon coup de colère. Non, je suis surtout énervé par ce qu’il vient de me dire. Je voyais une Korrandine du Moyen Âge, victime d’une très belle histoire d’amour, et voilà qu’il brise tous mes rêves. Il ne manquerait plus qu’il me dise que ce n’est qu’une vulgaire histoire crapuleuse et que ma Korrandine, romantique et belle comme le jour, était en fait une dévoyée victime d’un règlement de compte entre truands. Et pourquoi pas, pendant qu’on y est, une vieille sorcière moche qui était venue auprès de la fontaine un soir de pleine lune avec un nouveau-né pour le sacrifier au diable au cours d’un sabbat ? Le diable se serait fâché et aurait transpercé le cœur de la vieille d’un éclair de feu, puis aurait envoyé son corps pourrir au fond de la grotte. Là, ce serait parfait. Après avoir détruit ma merveilleuse Korrandine, il pourrait aussi salir ma fontaine de Tevelune et en faire un lieu maléfique. Il y a des jours où on a de quoi être furieux contre la maréchaussée. En ce moment, je voudrais être aux côtés de Brassens, à observer par la fenêtre de sa mansarde l’échauffourée du marché de Brive-la-gaillarde et applaudir à l’hécatombe des mégères gendarmicides en criant hip hip hip hourra ! Mais je suis idiot. Je réagis comme un enfant dont on brise les rêves lorsqu’on lui apprend que le Père Noël n’existe pas. Je dois me ressaisir, ou il va me prendre pour un fou. J’ai presque envie de rire de moi-même et de mes enfantillages. Il n’a pas tort de se moquer de moi et de mes questions.

Eric revient dans le bureau et m’adresse un sourire. « Voilà, je n’ai plus qu’à transmettre ta déposition avec mon rapport, et cette histoire sera close, me dit-il. J’ai prévenu Cécile que tu venais. On va y aller, l’appartement est à l’étage. » Avec tout ça, j’avais presque oublié l’invitation à l’apéritif. L’image de Cécile enfant me revient. Un sourire adorable et de longs cheveux bruns. J’ai toujours adoré les filles qui portaient les cheveux longs et droits jusqu’à la taille. Ceux de Cécile n’étaient pas tout à fait aussi longs, mais ils étaient superbes. Pour moi, les cheveux longs étaient le symbole absolu de la féminité, de l’inaccessible. Je ne m’imaginais pas être amoureux d’une fille qui n’aurait pas ces cheveux longs tombant sur les reins et dessinant ces courbes qui me faisaient rêver. Une fille sans cheveux longs, en somme, n’était pas vraiment une fille, et à cet âge-là, il n’y avait pas beaucoup d’autre élément physique pour incarner la féminité. C’est peut-être pour cela que je n’ai jamais fantasmé, contrairement aux autres garçons de mon âge, sur les filles qui avaient une belle poitrine. Non, j’ai toujours préféré les petites poitrines discrètes, qui soulignent les courbes d’un corps fait pour être aimé mais sans le déformer. Une poitrine forte peut attirer des hommes, mais le regard n’embrasse plus la femme dans son ensemble, dans ce qu’elle a de plus beau : un sourire finement ciselé, un œil adorablement brillant, une hanche belle à caresser, des jambes doucement dessinées qui se détachent dans un contre-jour et font naître les désirs les plus ardents. La poitrine est un des charmes de la femme désirable, elle ne doit pas gommer tout le reste. Et puis il y a la voix, le chant de la sirène qui vous fait oublier tout le reste, vous envoûte et vous donne à aimer le plus beau d’elle-même, ce qu’elle est aux tréfonds de son âme et de son esprit. Aurélie ressemble à tout cela. C’est aussi un peu ce souvenir-là qui me reste de Cécile, un être d’un charme absolu, comme un ange. L’enfant que j’étais alors est peut-être tombé amoureux d’elle parce qu’elle portait ces adorables cheveux longs, qu’elle arborait ce délicat sourire qui donnait envie de le sceller d’un baiser innocent, et aussi parce qu’elle était distante, inabordable, mystérieuse en somme. C’est idiot, tant d’années après, je suis sur le point de la revoir et mon cœur bat comme si j’étais encore cet enfant amoureux transi.

Eric pousse la porte de l’appartement.

« Cécile, nous sommes là. »

Il me fait signe d’entrer et me dirige vers le salon.

« J’arrive tout de suite » dit une voix que je ne reconnais pas du fond de ce qui semble être la cuisine. Je m’assieds dans le fauteuil qu’Eric me désigne tandis qu’il ouvre le bar et me demande ce que je veux boire. Il dispose les verres et quelques gâteaux secs, puis commence à servir.

« Pardon de vous avoir fait attendre » dit Cécile en entrant dans le salon.

Je me lève. Mon sourire se fige. Ses cheveux ! Mon Dieu, ses cheveux ! Elle a les cheveux courts, coupés au carré, et teints d’une sorte de roux. Il parait qu’on appelle ça auburn. Elle est assez grande et forte, avec une poitrine proéminente. Elle est vêtue d’un pantalon qui serre des cuisses grasses et d’un pull-over informe aux couleurs criardes. Elle me sourit.

« Ça me fait plaisir de te revoir. Oh dis donc, ça doit bien faire quinze ou vingt ans qu’on ne s’était pas vus ! »

Elle ne se trompe pas en effet et le choc est d’autant plus terrible. Elle ne ressemble plus du tout à la Cécile que j’ai connue et encore moins à la Cécile adulte que j’imaginais. Elle me fait la bise et s’assied. Elle parle sans cesse, de tout, de rien, de choses insignifiantes, de souvenirs que je n’ai absolument pas. Elle semble intarissable et sa voix haut perché me fait l’effet d’une craie qui crisse sur un tableau noir. Comment peut-on parler autant ? Elle enchaîne les banalités et de temps à autre, j’acquiesce poliment, pour ne pas montrer que non, décidément, nous n’avons pas vécu la même enfance. Puis au détour d’un souvenir apparemment impérissable, elle évoque mes passages en vélo dans Chez Carpin.

« Oh je me souviens quand tu passais comme une flèche dans le village. A chaque fois je sortais dès que je te voyais filer comme un fou, mais la plupart du temps, tu étais déjà loin et tu ne m’avais pas vue. »

Si elle savait. Bien sûr que si je l’avais vue. Je feignais l’indifférence, je pédalais encore plus fort pour ne pas me trahir et pour lui montrer que j’étais le plus fort. Mais je préfère ne rien lui dire. Ce serait ridicule de lui raconter ça des années après. Et elle poursuit.

« Je ne sais pas si je devrais dire ça. Oh après tout, nous étions enfants, il y a prescription, comme dirait Eric. » Elle lance un rire que l’on pourrait presque confondre avec le hennissement d’un cheval et continue.  « A l’époque, j’étais amoureuse de toi, mais tu étais si fier sur ton vélo que tu ne m’as jamais regardée. Et quand tu t’arrêtais pour dire bonjour, tu ne faisais pas attention à moi et tu ne pensais qu’à repartir. »

Je reste sans voix. Eric éclate de rire et Cécile glousse, ravie de son petit effet. Elle était amoureuse de moi ! Là, je n’en reviens pas. Mais alors, si j’avais osé le lui dire, si j’avais… Que c’est idiot la vie tout de même ! J’apprends vingt ans après que la fille dont j’étais amoureux en secret était dans le même état d’esprit mais que tout comme moi elle était trop timide pour me le dire. J’aimerais lui dire que moi aussi j’étais fou amoureux d’elle mais je ne trouve pas les mots. Plus je la regarde et moins je la reconnais. Elle n’a plus rien à voir avec celle que j’ai connue. Je ne sais plus quoi dire. Elle a dû sentir ma gêne car elle change de sujet. Je suis soulagé. Décidément, je ne pourrais pas dire à la femme qui est en face de moi que des années plus tôt, elle me faisait rêver.

« Alors sinon, Vincent, que deviens-tu ? Tu es à Paris je crois. »

En quelques mots, je lui raconte mon départ sur la région parisienne. Je lui décris le charme des petites villes de la lointaine banlieue qui ressemblent souvent à nos villes de campagne. La vie y est tellement plus agréable qu’à Paris pour quelqu’un qui a grandi à Sourcarol.

« Quelle horreur Paris ! Je ne voudrais pas y vivre pour rien au monde. Mais là où tu es, il n’y a pas trop d’Arabes quand même, j’espère. »

Je reste interloqué.

« Pardon ? »

Ma réaction a dû être très sèche car elle se reprend aussitôt.

« Non, je ne suis pas raciste, mais avec tout ce qu’on voit aujourd’hui, je peux comprendre que certains le deviennent. Enfin, heureusement, ici, on est quand même plus en sécurité. »

Je ne sais plus quoi répondre. Je suis partagé entre l’envie de me taire pour lui faire sentir à quel point son discours me révolte, et l’envie d’être odieux, de l’insulter comme elle le mériterait. Je me contente de quelques mots pour apaiser.

« Je ne sais pas. Dans mon quartier, il y a des gens qui viennent de partout, des Corses, des Bretons, des Alsaciens, des Parisiens, des Arabes, des Juifs, des Africains… Il y a même des Auvergnats. On n’est en sécurité nulle part. »

Elle ne comprend même pas l’ironie de mon propos et continue sa diatribe sur la délinquance que je dois sûrement vivre au quotidien et connaître bien mieux qu’eux. Mais Eric a compris, lui. Il ne dit plus un mot et sa gêne est palpable. Je sens que la discussion risque de tourner au vinaigre et je profite d’un léger silence pour prendre congé en remerciant pour cette invitation. Forcément, ça m’a fait très plaisir de la revoir et de discuter avec elle du bon vieux temps… Je me tourne vers Eric pour le remercier également et lui demande s’il voit un inconvénient à ce que je l’appelle pour savoir s’il a des nouvelles de mes squelettes. Visiblement soulagé de voir la discussion changer de sujet, Eric s’empresse d’accepter et me raccompagne vers la sortie. Je le salue et me dirige vers la voiture que j’ai garée sur la place, là où jadis je prenais le car qui me ramenait vers Sourcarol.

Je m’assieds derrière le volant et je reste là, comme abasourdi par ce que je viens de vivre. Je n’en reviens pas. Cécile, cette petite fille que j’avais adulée est devenue ce que je viens de voir. Quelle horreur ! Comment ai-je pu être amoureux d’elle ? J’ai l’impression d’avoir perdu un rêve. Qu’elle ne ressemble plus du tout à celle que j’ai connue, ça je pouvais m’y attendre. Ces cheveux longs que j’aimais tant, ce sourire adorable qui me faisait craquer, c’est un peu l’innocence de mon enfance qui s’est envolée. Elle était un rêve et n’est pas devenue ce que j’avais rêvé d’elle. C’est étrange, j’ai toujours été convaincu que le physique n’était pas un critère pour moi et là, Cécile vient de me démontrer de façon magistrale que je ne peux pas en faire abstraction. Enfin, j’ai aussi ce sentiment-là parce que je l’avais trop idéalisée. Je l’imaginais transformée en une sorte de femme idéale, à la beauté mystérieuse et envoûtante. Forcément, être ainsi confronté à la cruelle réalité ne peut que me décevoir. Si elle était elle aussi amoureuse de moi à cette époque-là, elle a pu de la même façon se forger un idéal en pensant à moi. Elle est peut-être en ce moment en train de dire à Eric combien je l’ai déçue, à quel point je suis devenu moche alors qu’elle avait le souvenir d’un petit garçon bourré de charme. Ça, j’ai du mal à l’imaginer. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais eu le sentiment d’être beau ou d’avoir du charme, bien au contraire. Mais après tout, elle a pu me trouver séduisant. C’est une idée assez réconfortante quand même de savoir que l’on a pu plaire. Et j’ai bien plu à Aurélie qui est une femme sublime alors pourquoi je ne plairais pas à une autre femme. Je souris au miroir de courtoisie du pare-soleil. Décidément je ne suis pas beau mais finalement je m’en moque. Cécile non plus n’est pas très belle. Je suis un peu déçu qu’elle ne ressemble pas à la créature de rêve que je m’étais imaginée mais le pire est qu’elle soit devenue raciste à ce point. Ça me fait mal d’imaginer qu’une femme pour qui j’ai pu nourrir de tels sentiments tienne aujourd’hui les propos qu’elle m’a tenus. Je lui en veux d’être devenue ce qu’elle est. C’est très douloureux de voir un rêve s’envoler. Finalement, la vie est plutôt bien faite. Il aurait suffi que l’un de nous dise un mot et nous aurions peut-être commencé une histoire comme celle qu’on lit dans les romans, les enfants qui tombent amoureux très jeunes, grandissent ensemble et fondent leur vie d’adulte côte à côte. Mais ce mot n’est pas venu et lorsque je vois aujourd’hui à quel point nous sommes différents, je me dis que c’est une bonne chose. Mais si nous nous étions avoués nos sentiments, nous aurions peut-être aussi évolué autrement. On ressemble toujours un peu à ceux avec qui on vit. Nous sommes des caméléons, nous nous influençons terriblement. Que serait-elle si je l’avais embrassée il y a vingt ans et que serais-je ? Un simple geste aurait pu tout changer. Je ne serais peut-être pas parti à Paris, je n’aurais pas rencontré Aurélie, je n’aurais peut-être pas trouvé la Korrandine. Cécile aurait peut-être fait des études, elle serait peut-être responsable d’une association anti-raciste… ou c’est peut-être moi qui serais devenu raciste. Quelle horreur ! Non, ça je ne veux même pas l’imaginer. Ou alors, nous aurions peut-être très vite compris que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre et rien n’aurait été changé. Les choses sont allées ainsi et il faut faire avec. Ce n’était pas une bonne journée, voilà tout.

Je démarre la voiture, direction Sourcarol, et je me repasse le film de la soirée. La Korrandine a au plus cent cinquante ans. Il faut que je réfléchisse à cela. Si elle est morte entre 1850 et 1900, cela peut ouvrir de nouvelles perspectives. Je dois rechercher ce qui se passait à Tevelune à cette époque-là. L’abbaye devait déjà être une ferme mais il y avait beaucoup plus d’habitants puisque c’était avant que les jeunes générations ne fuient les campagnes pour aller chercher du travail en ville. En revanche, il sera sans doute plus facile de savoir qui habitait le hameau et si une jeune femme a disparu à cette époque. Tevelune est sur la commune de Saint-Marcel. Je pourrais peut-être aller jeter un œil sur les registres de naissances ou de décès du XIXe.

Mes parents m’attendent et le dîner est prêt. J’ai un peu honte de me comporter comme si j’étais à l’hôtel. Je n’ai même pas demandé à mon père s’il avait besoin d’aide pour quelque bricolage à la maison. Ma mère me demande évidemment comment s’est passé mon rendez-vous et je lui raconte sans rentrer dans les détails. Je ne lui parle pas de Cécile, bien sûr. Au détour de la conversation à table, ma mère dit soudain :

« Au fait Vincent, la bibliothécaire de Montdunon t’a appelé tout à l’heure. Tu étais à peine parti. Elle m’a dit de te dire qu’elle avait trouvé quelque chose qui pourrait peut-être t’intéresser sur Tevelune et qu’il fallait que tu passes la voir. »

Je demande à ma mère si elle a donné d’autres précisions mais apparemment elle n’a rien dit. Dommage ! J’essaierai d’y aller demain. Ce soir, je vais rester un peu avec mes parents pour regarder la télé. Je ne peux pas dire que ça me passionne mais je ne veux pas leur donner l’impression que je les fuis. Et puis la télé c’est pratique, ça évite de trop réfléchir. C’est parfois reposant de ne pas trop réfléchir…

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