7- La majorette

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Barnabé, un roman de Saint-Fromond

Les charmes de Montdunon sont innombrables. L’amoureux des vieilles pierres sera d’abord attiré par le Pont-Vieux. Il se laissera bercer par les eaux s’écoulant sous ses arches et caressées ça et là par les arbres. Il se perdra avec délice dans les ruelles tortueuses de la vieille ville, admirera un plant de vigne vierge grimpant le long des murs épais d’une ancienne bâtisse flanquée d’une tourelle en encorbellement. Il redescendra les ruelles pavées en contournant l’ancien château dont il ne reste plus que quelques murs sur lesquels des demeures plus récentes se sont appuyées jusqu’à les faire disparaître aux yeux du profane. Enfin, il reviendra jusqu’à La Fontorse où il se rafraîchira en buvant l’eau limpide qui, songera-t-il, avant d’arriver jusqu’à lui sera passée au travers des roches calcaires de La Mendelière, lieu-dit où les Romains avaient installé leur place forte.

Le bucolique préfèrera s’éloigner un peu. Il descendra les berges de l’Argent jusqu’à la confluence de l’Or et s’arrêtera pour observer les hérons immobiles qui, sur l’autre rive, attendent patiemment le poisson imprudent qui passera à portée de bec. Puis délaissant l’Argentor, il remontera l’Or impétueux qui creuse les contreforts de La Mendelière. Il guettera la rainette qui croasse au milieu des joncs, l’apercevra parfois. Revenant vers la ville, il traversera le bois de châtaigniers à flanc de colline jusqu’à l’arrière de l’ancien château. De là, sans même y penser, il redescendra rêveur vers le fleuve et viendra boire à l’eau de La Fontorse. Montdunon est ainsi faite : toutes ses rues mènent à La Fontorse.

Quant au curieux, celui qui s’intéresse aux gens, à leurs mœurs, leurs croyances, leurs valeurs, ce qui les fait rire ou pleurer, ce qui les scandalise ou au contraire les passionne, le curieux disais-je n’aura pas à aller si loin. Il s’engagera sur le Pont-Vieux et s’accoudera au muret de pierres pour faire un brin de causette au père Emile Plot. L’ancien maçon est si souvent assis au bord de l’Argentor, la casquette vissée sur la tête, pêchant gardons, goujons ou ablettes, sortant parfois une belle carpe miroir ou un barbeau, que l’on croirait presque qu’il était là bien avant que ne soit installée, en guise de banc, la dalle de granit sur laquelle il guette pendant des heures les moindres mouvements du bouchon. Le curieux aura alors les premières nouvelles dont il pourra entendre la glose aux quatre coins de la commune. Selon ses affinités, il pourra se rendre au Café du centre ou Chez Bernard pour compléter les nouvelles du jour. En sortant, il pourra saluer Véronique, la boulangère de la rue du Soleil, et Paméla, sa voisine de la boucherie charcuterie, avec lesquelles il échangera les impressions du moment. Il ne lui manquera qu’un passage dans le salon de coiffure mixte de Gilberte et Jacques Vincent pour avoir fait le tour des informations importantes. Et si d’aventure il passe par La Fontorse, il s’avisera que madame Simon doit avoir d’autres chats à fouetter cette année parce que ses géraniums ne sont pas aussi beaux que d’habitude. S’il a de la chance, il croisera Germaine Bonnet descendant en trottinant la Voie Romaine pour aller faire quelques menues courses au centre ville et, par la même occasion, colporter les nouvelles du haut tout en glanant celles du bas pour les remonter dans la foulée. En quelques points savamment choisis, on peut ainsi avoir une idée rapide de ce qui défraie la chronique du Tout-Montdunon.

Je suis amoureux des pierres, je m’intéresse à l’histoire locale et je ne déteste pas les longues promenades dans la nature pour en écouter les bruits, en sentir les parfums. Lorsque je regarde ma petite ville, je me dis qu’elle mérite d’être aimée pour elle et non pour des ambitions personnelles. Elle a tant de merveilleux atouts. J’ai, je l’avoue, le plus grand mal à la voir ainsi malmenée par notre Maire qui ne voit en elle et ses environs qu’une circonscription électorale à sa main. Il n’a pas d’autre projet que sa propre carrière. Il ne s’intéressera jamais à la vie simple que nous menons dans notre petite bourgade à moins que cela ne lui soit utile pour sa campagne. Tout le monde connaît tout le monde et tout le monde s’intéresse à tout le monde. Osons le reconnaître, nous avons beau, la main sur le cœur, nous défendre d’apprécier les rumeurs et plus encore les médisances, nous prenons grand plaisir à apprendre et à transmettre les nouvelles de la petite dernière de la famille Germain de la rue de la Treille qui s’est mise en ménage avec un garçon qui a très mauvais genre et dont on ne sait finalement que peu de choses. Après tout, ces potins sont en quelque sorte le ciment d’une petite communauté populaire et les commérages font bien plus pour exprimer l’appartenance à une même société que les plus brillantes joutes philosophiques. Les conversations mondaines du salon de la duchesse de Guermantes ou des Verdurin que le narrateur de Proust fréquente dans La recherche du temps perdu ont avec les cancans de la boucherie charcuterie de la rue du Soleil un indéniable air de parenté. Seuls les amateurs de potins changent, ceux-ci appartenant simplement à une autre forme d’aristocratie que ceux-là. Mais si jadis la fréquentation de tel ou tel salon était un signe de distinction, voire d’ascension sociale, si aujourd’hui encore il est éminemment respectable de frayer avec tel ou tel cercle mondain de Paris ou de province, il ne peut qu’être enviable d’avoir l’honneur de fréquenter le salon de coiffure mixte des Vincent de Montdunon et d’y être reconnu.

C’est aussi pour cela que j’aime mon métier. Un médecin entre dans toutes les maisons, il en connaît les grandeurs et les difficultés, il accompagne les gens dans toutes les grandes étapes de la vie, il sait leurs histoires. Et il est très rapidement au fait des dernières nouvelles. Elles viennent à lui tout naturellement et s’il se fait un devoir de ne jamais répéter ce qu’il a entendu, il en sait très vite bien plus que n’importe qui et sans doute plus que les intéressés eux-mêmes puisqu’il apprend également et avec la même célérité toutes les enjolivures imaginées par les uns et les autres pour embellir une vérité souvent trop fade pour susciter un intérêt durable.

C’est de cette manière que j’appris la récente arrivée d’une nouvelle habitante à Montdunon. Si l’on en croit la chronique publique, cette jeune fille avait une histoire à faire pâlir d’envie les héroïnes d’Alexandre Dumas. Vanessa Fall était la fille de Sophie, la sœur de Fabienne Renard. Avant la naissance de Vanessa, Sophie vivait chez sa sœur, à Montdunon. Sophie et Fabienne se ressemblaient beaucoup et malgré les apparences, elles étaient très attachées. Elles étaient arrivées à Montdunon au début des années quatre-vingts. Fabienne était alors jeune professeur et elle venait prendre son premier poste dans notre lycée. Sa jeune sœur l’accompagnait naturellement. Elles s’installèrent rue des Dentellières dans une petite maison qui ne payait pas de mine mais qui avait un jardin donnant sur la berge de l’Argentor. Fabienne enseignait l’histoire tandis que Sophie préparait le baccalauréat au lycée de Montdunon. Les deux jeunes femmes étaient assez discrètes et l’on supputait beaucoup sur ce qui avait pu conduire l’aînée à prendre ainsi en charge sa cadette. Mais il semblait que personne ne pourrait un jour connaître la vérité. Chaque fois qu’une voisine ou un commerçant amenait de manière plus ou moins subtile la conversation sur leur enfance, sur le lieu où elles habitaient avant d’arriver à Montdunon, ou plus généralement sur leur passé, elles détournaient invariablement la conversation ou se souvenaient d’une course urgente. Et si l’inquisiteur se faisait trop pressant, elles le rabrouaient sans ménagement.

Un soir de décembre, quelques jours avant Noël, Fabienne Renard me téléphona pour que je vienne au chevet de sa sœur souffrante. Je venais de finir mon dîner et m’apprêtais à me plonger dans la lecture d’un ouvrage qui m’attirait bien plus que d’affronter le froid à cette heure tardive. Je lui expliquai que bien souvent à cette saison, de nombreuses épidémies se propagent, heureusement sans gravité pour la plupart des gens. La jeune femme me paraissait assez robuste et je lui proposai de lui administrer une aspirine et une soupe chaude pour patienter jusqu’au lendemain matin où je promettais de lui rendre visite à la première heure. Mais elle semblait très inquiète et insista pour que je vienne aussitôt. Je me mis alors en route. Je trouvai Sophie alitée et fiévreuse. Comme je l’avais subodoré au téléphone, elle avait attrapé une grippe un peu spectaculaire par la subite poussée de fièvre mais il n’y avait là rien de dangereux. Fabienne était assise à côté d’elle et malgré tous mes efforts pour la réconforter, elle semblait toujours très nerveuse. Laissant Sophie dormir, nous passâmes dans la cuisine où elle me proposa une tisane tandis que je rédigeai une ordonnance. Elle s’assit face à moi et laissa couler des larmes de soulagement. « Je suis désolée, me dit-elle. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur pour elle. Elle est tout ce qui me reste, vous savez ! » Je la regardai en silence, en souriant légèrement pour l’inviter à continuer si elle le voulait. Elle avait besoin de parler, de dire à quelqu’un son angoisse. Elle pencha les yeux sur sa tasse et resta un instant silencieuse, submergée par des souvenirs qui revenaient en désordre, comme pour mieux les appréhender.

« Sophie et moi avons passé notre enfance entre l’Afrique et la France. Le Shaba, vous connaissez ? C’est une région du sud du Zaïre. Notre père était ingénieur et il travaillait pour une compagnie française qui exploitait des mines de cuivre. Ma sœur et moi allions à l’école française à Kolwesi. » Elle se tut un moment qui me sembla durer plusieurs minutes. Son regard flottait dans le vague comme si elle ne me voyait pas. Elle n’était plus là. Ses pensées étaient là où je ne pouvais pas l’accompagner. J’imaginais des paysages arides, des villages de huttes, des animaux sauvages dans la savane, des tam-tam rythmant la danse rituelle de femmes noires vêtues d’un simple pagne, le visage griffé et le sein vide sautillant au soleil. Tous mes vieux clichés sur l’Afrique me revenaient. J’essayai d’imaginer ce que pouvaient apercevoir ces yeux qui me regardaient sans me voir. Mais je ne connaissais rien des lieux qu’elle revoyait, des moments qu’elle revivait. A cet instant, elle me parut jolie. Son visage grave et son regard intense la rendait plus réelle, plus humaine que je ne l’avais jamais vue. Pour la première fois, elle me semblait être une femme. Puis son regard changea et elle sembla de nouveau me voir. « Quand j’ai eu treize ans, mes parents m’ont envoyée en internat à Paris. Et quelques années plus tard, lorsque je suis entrée à l’université, Sophie est venue me rejoindre. Elle est également entrée à l’internat et nous nous retrouvions le week-end. Au printemps 1978, tout à basculé. Des rebelles katangais qui s’opposaient au président Mobutu ont attaqué Kolwesi. Toutes les communications étaient coupées. A la télévision, les informations étaient très floues. Tantôt j’étais rassurée parce que la situation semblait se calmer, tantôt j’étais affolée car les journalistes parlaient des européens susceptibles d’être pris en otage. Plus on avançait et plus on parlait d’arrestations d’européens. Les rebelles pensaient que l’armée zaïroise qui avait tenté une intervention était encadrée par des Français ou des Belges. Et je n’avais toujours aucune nouvelle de mes parents. » Elle avala une gorgée de tisane et resta un instant silencieuse. Elle ravala un sanglot. « Je me souviendrai toute ma vie de ce vendredi 19 mai 1978. J’étais à la bibliothèque universitaire et il devait être 14H30. Une de mes amies est entrée et est venue s’asseoir près de moi. Elle avait entendu les informations à la radio et me cherchait partout pour me prévenir. La France venait de parachuter des légionnaires sur Kolwesi et les combats y faisaient rage. Pendant deux jours je suis restée collée à mon poste de radio, à espérer je ne sais quel signe qui me dirait que tout allait bien, que mes parents étaient sains et saufs. Au bout de deux jours, les combats étaient pratiquement terminés et les Européens étaient rapatriés. La radio et la télévision parlaient de centaines d’Européens morts dans les rues et même dans des charniers. » De grosses larmes roulaient maintenant sur ses joues. Elle se tamponna les yeux puis se moucha. « On ne les a jamais retrouvés. J’ai espéré longtemps qu’ils avaient pu fuir à temps, qu’ils allaient réapparaître un jour. Mais il n’y a plus d’espoir aujourd’hui. Alors je n’ai plus que ma petite Sophie comme famille. » Elle se tut de nouveau et but une gorgée de tisane pour reprendre son calme. « Je suis désolée Docteur, j’ai un peu honte de m’être donnée en spectacle ainsi. Tout à l’heure, quand j’ai vu Sophie transpirer comme ça, avec le front aussi brûlant, j’ai cru qu’elle allait mourir elle aussi. Elle est ma seule raison de vivre aujourd’hui, vous savez… » Je lui pris la main pour la rassurer. Je lui dis qu’elle ne devait pas se tracasser comme cela. Sa sœur n’avait qu’une grippe bénigne. Et elle ne s’était pas donnée en spectacle, elle avait dit ce qu’elle avait sur le cœur et l’essentiel était que cela lui ait fait du bien.

Fabienne Renard ne me parla plus jamais de son passé. Le lendemain, elle me téléphona au cabinet pour s’excuser de nouveau et pour me demander de n’en pas parler autour de moi. Je l’assurai de ma totale discrétion professionnelle et personnelle. Ce fut la dernière fois qu’elle fit allusion à cette soirée. Je n’ai pas besoin de préciser que je n’ai jamais répété cette histoire à qui que ce soit, si bien que ce qui n’est plus un mystère pour moi l’est encore pour tous les Montduniens, du moins à ma connaissance.

L’année suivante, Sophie, ayant réussi son bac, repartit pour Paris. Elle entrait à l’université et souhaitait retrouver les amies qu’elle avait laissées là-bas. Elle revenait régulièrement le week-end, puis un peu moins souvent. Nous apprîmes bientôt par la rumeur qu’elle s’était mariée. On parlait d’un Sénégalais ou d’un Burkinabé, parfois d’un Ivoirien. Nous n’en sûmes guère plus. À quelques reprises, je demandai à Fabienne des nouvelles de sa sœur, mais elle me répondait qu’elle allait bien et mettait fin à la conversation. Peu à peu, le bruit courut que Fabienne Renard était très opposée à ce mariage. Elle refusait catégoriquement que ce mari qu’elle réprouvait vînt chez elle. Cela expliquait peut-être qu’on ne l’ait jamais vu. Sophie venait toujours de temps à autre mais elle était toujours seule. Peu à peu, son ventre s’arrondit. La rumeur reprit de plus belle. Sophie vint un jour avec un bébé, une petite fille prénommée Vanessa dont la peau mate venait confirmer la rumeur persistante. Je ne pouvais m’empêcher de repenser à tout ce que m’avait raconté Fabienne ce fameux soir où Sophie avait la fièvre. Comment lui en vouloir de garder rancune aux Africains ? Bien sûr, il est facile de faire la morale. Evidemment tous les Africains ne sont pas des rebelles assoiffés de sang, pas plus que tous les Allemands n’étaient Nazis pendant la guerre. Mais qui peut se mettre à sa place ? Visiblement, Sophie ne lui en tenait pas rigueur. En grandissant, la petite vint régulièrement en vacances chez sa tante, avec ou sans sa mère, mais nous ne vîmes jamais son père. De temps à autre quelque rumeur nous apprenait tantôt que Sophie et le père de la petite étaient séparés, qu’il était reparti dans son pays d’origine, qu’il y avait un nouvel homme dans sa vie, ou qu’il n’y en avait plus. Comme toujours, Fabienne restait muette. Plus personne ne s’aventurait à chercher auprès d’elle la moindre confirmation et les rumeurs s’estompaient comme elles étaient apparues. Rien de tout cela ne semblait perturber la petite Vanessa. Lors de ses séjours à Montdunon, elle gambadait entre les parterres de fleurs et autour du bassin tandis que sa tante, plus austère, allait à la bibliothèque municipale ou lisait sur un banc. Bien qu’elle soit presque une enfant du pays, Vanessa détonnait. Elle était différente, à la fois étrangère et voisine. Je la vis quelquefois en consultation pour un rhume ou une écorchure un peu plus inquiétante que la moyenne. En grandissant, Vanessa vint moins souvent. L’adolescente qu’elle devenait trouvait sans doute peu d’attraits à une petite ville de province comme la nôtre en regard de ce qu’elle connaissait sur Paris. Nous l’avions presque oubliée tant elle se faisait rare.

Elle réapparut pourtant un beau jour. Elle ne venait pas en vacances comme autrefois. Elle venait vivre chez sa tante, habiter à Montdunon. Un nouvel habitant attise forcément la curiosité des autochtones, mais lorsque ce nouvel habitant s’appelle Vanessa Fall, la fille, ravissante de surcroît, que Sophie Renard a eue avec un Africain que l’on n’a jamais vu, toutes les supputations sont permises. Les rumeurs les plus folles étaient que Vanessa aurait fugué et trouvé refuge chez sa tante. Mais tout cela n’était guère plausible et si tel avait été le cas, Sophie aurait bien vite retrouvé sa fille. Encore une fois, Fabienne ne répondit à aucune de ces assertions, se contentant de hausser parfois les épaules pour signifier qu’il s’agissait d’une hypothèse stupide et que toute question était vaine. Vanessa quant à elle avait hérité de sa mère et de sa tante le goût du secret. Par elle non plus, on n’apprit rien des raisons de son arrivée à Montdunon. Quoiqu’il en soit, elle n’eut aucune difficulté à être acceptée parmi les jeunes de son âge à Montdunon. Elle connaissait déjà quelques-uns d’entre eux pour les avoir côtoyés pendant les vacances d’antan. Certes, la petite fille était devenue une fort belle jeune fille et il n’y avait plus beaucoup de points communs entre les enfants qui s’étaient connus jadis. La beauté rend souvent les choses plus simples et les premiers contacts plus faciles.

Dès son arrivée, Vanessa rejoignit l’Écho de l’Argentor. Le groupe de la fanfare et des majorettes du canton est sans prétention mais il s’est taillé une gentille réputation dans la région. Il participe à presque toutes les fêtes de Montdunon et il est un peu la fierté de la ville. Vanessa s’y plut tout de suite. Elle était déjà majorette en Île-de-France et elle y avait acquis un réel talent. Très vite, elle fit l’admiration de ses camarades du groupe. Elle maîtrisait parfaitement des figures très complexes et n’hésitait pas à enseigner les plus simples aux jeunes filles qui le souhaitaient. Elle apportait comme un souffle d’air frais aux spectacles un peu vieillots que l’Écho de l’Argentor présentait depuis des années. En quelques semaines, elle s’imposa comme capitaine et mena la danse. Naturellement, les jalousies commencèrent à s’attiser. Les jeunes filles qui étaient jusqu’alors un peu les reines et attiraient le regard des garçons voyaient d’un mauvais œil cette métisse qui les reléguait au second plan. Elles lui trouvaient un mauvais genre. Elle avait cet air de supériorité qu’ont si souvent les Parisiens lorsqu’ils viennent à la campagne, ce côté blasé de celui qui a tout vu parce qu’il habite la capitale, là où il se passe plus de choses en une journée qu’il ne s’en passera jamais dans toute une vie à Montdunon. Quant à son accent mi-parisien mi-banlieusard, il ne faisait que renforcer cette insupportable prétention. Finalement, parmi les filles, il n’y avait guère que les habituelles lèche-bottes qui recherchaient sa fréquentation, ce genre de filles un peu laides et stupides qui pensent que fréquenter la coqueluche du moment leur donnera de l’importance ou leur confèrera un pouvoir de séduction qui leur manque cruellement. A l’instar des courtisans dans les coulisses du pouvoir, elles passaient allègrement d’une cour en désuétude à une autre cour plus en vogue et ne gagnaient ainsi que le mépris de celles qui la veille encore les flattaient tout en riant sous cape de leur servilité. En entrant à l’Écho de l’Argentor, Vanessa avait bouleversé les fragiles équilibres de cette petite société et s’était retrouvée au cœur des plus grands tourments de la jeunesse montdunienne. Mais elle n’en avait cure. Mélancolique et hautaine, elle allait comme elle l’entendait sans se soucier des grincements de dents qu’elle provoquait et sans répondre aux provocations qui fusaient parfois. Elle s’était tant habituée aux réflexions racistes dans son adolescence qu’elle traitait le moindre propos acerbe par le mépris, renforçant ainsi son image de fille distante et prétentieuse.

Du côté des garçons, la tempête qu’elle déclenchait était d’une toute autre nature. Ce qui était vécu par les filles comme de la prétention était perçu par les garçons comme de la distinction. Vanessa était si différente des autres filles. La couleur de sa peau, qui semblait douce et parfumée, la texture de ses cheveux qui ondulaient si joliment lorsqu’elle avait défait les centaines de tresses qu’elle se faisait faire régulièrement, les formes élégantes de son corps de jeune fille prête à éclore, et ses vêtements à la fois simples et suggestifs, provocants auraient dit les autres filles, si habilement choisis qu’on les aurait cru tout droit sorti d’un défilé de haute couture, tout concourait à la rendre irréelle. Elle hantait les rêves des plus timides et attiraient les autres qui venaient à tout hasard tenter leur chance. Selon son humeur, elle laissait celui-ci ou celui-là lui faire sa cour et rembarrait d’une réplique glaciale et définitive tel autre dont la mine ne lui revenait pas. Celui-ci se retournait alors vers l’autre camp, celui des reines d’hier, de l’époque d’avant Vanessa. Puis le jour suivant, elle évitait à tout prix le chanceux de la veille, l’invitant à lui « lâcher les baskets » ou à « cesser de la coller » s’il peinait à comprendre et cherchait à s’imposer auprès d’elle. Alors les éconduits des autres jours, sentant que le vent tournait, se rapprochaient discrètement pour voir si l’humeur de la princesse ne leur serait pas un peu plus favorable cette fois-ci. Pourtant, Vanessa ne semblait pas jouer. Elle ne voulait rien de trop sérieux et voulait simplement profiter des petits bonheurs de la vie d’une jeune fille. Naturellement, ses rivales la gratifiaient des pires qualificatifs et son comportement volage eut tôt fait de la transformer en fille de joie. Elles auraient probablement été fort surprises si elles avaient été dans mon cabinet le jour où Vanessa vint me consulter. C’était une consultation classique pour une jeune fille de son âge. Je l’auscultais naturellement et lui posai les questions classiques sur tous les sujets qu’un médecin doit connaître sur son patient. Lorsque je lui demandai si elle prenait un contraceptif, à ma grande surprise elle me répondit que non. Connaissant un peu sa réputation, je lui demandai si elle usait de préservatifs mais elle m’affirma alors qu’elle était vierge. Elle ne laissait jamais un garçon aller trop loin et la rapidité avec laquelle elle changeait de petit ami était bien souvent due à leur trop grande ardeur, tant son image de fille facile leur laissait à penser qu’elle accepterait bien plus que les autres filles de son âge. Je la laissai partir en pleine forme, en me disant que décidément, cette famille n’avait pas fini de me surprendre. Finalement, il n’y aura eu que ce pauvre Olivier de Luche pour se contenter d’être son sigisbée. Mais j’anticipe trop. Laissons Barnabé continuer son histoire.

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