La Korrandine de Tevelune – Chapitre 4

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La Korrandine de Tevelune, un roman de Saint-Fromond

« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher »

Charles Baudelaire
L’Albatros

Je vais arriver au péage. À ce niveau-là, je suis à la moitié du trajet. Depuis le temps que je fais la route jusqu’à Sourcarol, j’ai plein de points de repère. Dans quelques kilomètres, je vais faire une pause café sur une aire de repos que j’aime bien. Elle est agréable et son nom chante comme une promesse, un parfum de romantisme. L’aire des Champs d’Amour. Je me suis souvent laissé aller à imaginer cet endroit lorsqu’il n’y avait pas encore l’autoroute. Les champs d’amour devaient être un lieu de rencontre entre les jeunes gens qui trouvaient ici un lieu tranquille pour cacher leurs émois, leurs ébats. J’imaginais des arbres, des fleurs des champs, de hautes herbes à coucher tendrement pour être à l’abri des regards indiscrets et confectionner un matelas de circonstance. Là, les amours débutantes pouvaient se laisser aller sans crainte à la découverte des plaisirs des sens. Que de cœurs ont dû battre ici ! La peur des premiers baisers, des premières étreintes. Les caresses échangées, les mains qui s’effleurent, se joignent, se serrent, les corps qui se fondent. Les baisers timides, puis plus sûrs, jusqu’à devenir ardents. Je pensais à tout cela le week-end où je suis venu à Sourcarol sans Aurélie. Tout le long du voyage, je lui ai envoyé des messages sur son téléphone portable. Elle était à un banquet de son village, là-bas. À chaque ville traversée, chaque pensée pour elle, je lui envoyais un mot. « Les eaux de la Loire sont toujours aussi belles et mystérieuses. En les traversant, c’est étrange, j’ai pensé à toi ». « Le pain d’épices de Salbris a le goût de tes lèvres. Ici aussi, je t’aime et je pense à toi ». « L’aire des Champs d’Amour. Ici je voudrais te prendre par la main, courir comme deux enfants, rouler dans l’herbe folle et t’aimer intensément ». Toute la soirée, son téléphone n’a pas cessé de sonner pour signaler l’arrivée d’un nouveau message, à tel point que ses amies la regardaient amusées, le sourire au coin des lèvres. Aurélie était très gênée mais je suis convaincu qu’au fond d’eux-mêmes, ils l’enviaient bien plus qu’ils ne la désapprouvaient. Qui n’a jamais rêvé de vivre une passion comme celle que nous vivions alors ? Voilà que je recommence à penser à elle. Pourquoi toutes mes pensées reviennent-elles systématiquement vers elle ? Je ne vais pas m’arrêter sur l’aire des Champs d’Amour aujourd’hui. Je veux poursuivre ma route puisqu’elle n’est pas avec moi et que je ne peux même plus rêver qu’elle court avec moi, main dans la main, au beau milieu des champs d’amour.

Il est inutile de chercher à la chasser de mon esprit. Son fantôme est plus fort que ma volonté. Je dois m’efforcer de ne penser qu’aux moments merveilleux, qu’aux instants délicieux. Peut-être ainsi réussirai-je à mieux accepter, à comprendre, à continuer à vivre sans elle. Oui, c’est ça, ne penser qu’aux bons moments. Notre rencontre. Ça c’était un bon moment. Les plus belles histoires sont celles qui vous tombent dessus quand on ne s’y attend pas. J’étais seul. C’était une période assez étrange. Pour la première fois de ma vie peut-être, je me sentais bien dans ma vie solitaire. Je dévorais des livres passionnants, je mettais un peu à jour ma culture défaillante. Il y avait si longtemps que je n’avais plus lu. J’adorais lire lorsque j’étais enfant. Puis la vie et les habitudes m’avaient changé peu à peu. En me consacrant au travail et à ma petite vie, j’avais cessé de lire et je n’en éprouvais pas l’envie. Puis ce fut la séparation. J’ai réappris à vivre seul. J’y trouvais une forme de sérénité, un bien-être dans cette vie quotidienne, dans mon chez moi, entre mes livres. J’avais même presque cessé d’aller sur Internet. Au début de mon célibat tout neuf, je discutais régulièrement avec des demoiselles en quête de l’âme sœur, espérant trouver au hasard d’une rencontre celle qui allait bouleverser ma vie. Je m’étais inscrit sur un site et outre les renseignements d’usage, j’avais mis quelques mots qui parlaient un peu de moi.

« Finalement, dans la vie, la seule chose qui compte est l’amour. Il y a deux citations qui me résument imparfaitement :

Il n’y a rien d’inaccessible, mur de pierres ou mur du son, si tu as le soleil pour cible, et l’amour comme horizon – Herbert Pagani.

Celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard, ni patience – René Char.

Et je pourrais en ajouter une troisième : Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée – Victor Hugo. »

Ce n’était pas très original, j’en conviens, mais cela permettait une entrée en matière pour des discussions qui, je l’espérais, me permettraient de me faire connaître mieux des demoiselles qui auraient attiré mon attention. J’ai d’abord eu plusieurs contacts intéressants, mais rien d’extraordinaire, pas le moindre coup de foudre à l’horizon. Je me suis peu à peu lassé du jeu et je me plongeais alors avec délice dans la lecture, remettant à plus tard la belle rencontre que j’espérais. Puis il a eu le 29 septembre. Dans mon esprit, il y a un avant 29 septembre, et un après 29 septembre, comme il y a le jour et la nuit, le froid et le chaud, le néant et la multitude, le yin et le yang, la vie et la mort. Pourtant à ce moment, comme dans tous les grands moments, je n’ai pas senti que ma vie venait d’être bouleversée. Un simple message m’attendait :

Sujet : Très touchée.

Message : J’ai beaucoup aimé ton annonce et si ce que je perçois de ta philosophie de la vie est juste, j’aimerais beaucoup discuter avec toi. Sans arrière-pensée.

Signature : Or

Ma première réaction a été la surprise. Il est très rare sur le net qu’une fille réponde à l’annonce d’un garçon. Quel que soit le site sur lequel on a jeté son dévolu au hasard de ses errances, il y a au moins dix garçons pour une fille. À peine ont-elles déposé une annonce qu’elles sont submergées de messages plus ou moins subtils, souvent moins que plus d’ailleurs. Elles passent alors tant de temps à trier parmi ces messages puis à répondre à ceux qu’elles ont sélectionnés qu’elles prennent rarement le temps d’aller voir les annonces des garçons. C’est la loi du marché, de l’offre et de la demande. Les filles sont plus rares donc plus chères. Il faut d’énormes efforts à un garçon pour se faire remarquer, faire preuve d’humour, de finesse, ou d’autres qualités selon l’image que l’on veut donner de soi. C’est une véritable démarche marketing. Le produit est bon, c’est une évidence, mais il faut donner envie de le connaître, surtout ne pas trop en dire. Il faut faire naître la curiosité, l’intérêt d’une fille dont on ne sait rien et qui neuf fois sur dix ne prendra même pas la peine de vous répondre. Pendant ce temps-là, les filles n’ont qu’à attendre tranquillement que la moisson de messages arrive et faire leur marché : celui-là est trop vulgaire, poubelle. Celui-ci n’a guère d’imagination, message supprimé. Tiens, en voilà un qui a beaucoup réfléchi pour écrire le message parfait et qui est si content de lui qu’il envoie le même texte à toutes les filles. Ah, celui-là a ressorti son dictionnaire des citations. Quelle horreur, un apprenti philosophe…

Ne pas passer inaperçu, toucher une corde sensible, susciter l’intérêt : répondre à une annonce sur l’internet est un art délicat où l’on n’est absolument pas assuré que celle qui, par un concours de circonstance, aura eu envie de vous répondre saura à son tour vous plaire un peu. Et je ne parle même pas de la névrosée qui, au bout de deux messages agréables échangés, vous fera une crise de jalousie, vous annoncera être au bord du suicide parce qu’elle a cru percevoir entre vos lignes que vous entreteniez aussi une correspondance avec une autre internaute que vous ne connaissez pas plus qu’elle, et qu’elle est sûre pourtant, qu’elle et vous, vous êtes faits l’un pour l’autre.

J’étais donc surpris de recevoir ainsi une réponse spontanée pour la première fois. Mais je me sentais plutôt bien comme ça, dans ma nouvelle vie de célibataire nouvellement endurci. C’était un leurre, bien évidemment, mais comment pouvais-je le deviner ? Comme tous les célibataires qui ont du mal à supporter cet état, je m’étais mis en tête que c’était presque un choix. Finalement, en prenant un air faussement détaché qui n’aurait trompé personne, même pas moi, je me suis laissé tenter et je suis allé voir sa fiche. En réalité, j’étais plus que tenté, j’étais même avide de découvrir ce petit bout de cette femme qui avait pris le temps de me lire et de m’écrire. Elle était plaisante cette description. D’abord le pseudonyme qu’elle avait choisi, « Or », me plaisait beaucoup. C’était original. Je n’en avais jamais vu de si court. Habituellement, les internautes se choisissent un pseudonyme qui reflète leur personnalité, ou leur humour. Les « Fée dit vert », « Mephistos », « Étoile filante », « Rêves de bleu », « Lune rousse » sont légion. J’ai même croisé un jour un délicieux et imaginatif « Lapin en slip » et beaucoup d’autres pseudonymes érotiques, voire vulgaires. D’autres moins inventifs se contentent de leur prénom ou d’un diminutif. D’autres enfin empruntent leur pseudonyme à la littérature, à la bande dessinée ou au cinéma. J’avais fait ce dernier choix, et j’apparaissais sous le nom de « Jonathan Livingston » en hommage au fameux goéland de Richard Bach. J’aime beaucoup cette volonté farouche de Jonathan Livingston de vouloir quoi qu’il en coûte voler toujours plus haut et plus vite pour être libre. Le prix de cette liberté pour le héros auquel j’empruntais le nom était l’exil, la solitude, et moi aussi, je me sentais un peu en exil dans ma vie, solitaire.

« Or » était malheureuse, semblait-elle dire dans sa fiche.

« J’aurais voulu être moins sensible pour moins souffrir de ce que la vie nous apporte trop souvent : blessures de l’âme, hypocrisie, trahisons, mensonges, échecs,… Mais je reste optimiste, derrière les nuages, le soleil brille encore. Peut-être quelqu’un m’entendra-t-il… ».

Elle avait trente et un ans, divorcée et maman de deux enfants. En haut de sa fiche, le sésame qui allait me faire tomber dans un piège délicieux. « Région : Vorinde (Belgique) » Une telle distance ne m’engageait à rien, et puisqu’elle affirmait rechercher avant tout une amitié, je pouvais lui répondre sans crainte et sans arrière-pensée. Et puis j’étais un peu ému de cette fragilité avouée dans ces quelques mots. J’envoyai un message pour lui dire simplement que je prendrais grand plaisir à discuter avec elle et je laissai faire le destin.

Le destin est parfois un merveilleux ami. Il frappa à ma porte deux jours plus tard, alors que je regardais mes messages. Une fenêtre s’ouvrit sur mon écran pour me dire que « Or » était connectée et me proposait un dialogue en direct. Par réflexe, sans prendre le temps de réfléchir, je glissais la souris jusqu’au OK, et je cliquai.

« Bonsoir Monsieur Livingston, me dit-elle en cachant à peine un petit sourire ironique.

Bonsoir Mademoiselle Or, répondis-je, incapable de trouver sur le coup une réplique plus percutante, plus pertinente.

Je suis désolée, j’avais prévu de venir discuter avec toi dès hier soir mais je suis allée chez mes parents et je suis finalement restée souper. Je suis rentrée trop tard.

Ce n’est rien. Je ne t’attendais pas particulièrement.

Jonathan Livingston, c’est bien ce goéland qui se croyait supérieur à tous les autres et ne supportait pas la vie simple de ses congénères ? »

Il est toujours étonnant de constater combien chacun a sa propre lecture d’un livre. Jamais je n’avais eu cette image-là de mon palmipède préféré. Il me revenait à l’esprit l’Apostille au Nom de la rose dans laquelle Umberto Eco affirme que dès qu’un livre est entre les mains d’un lecteur, il n’appartient plus à l’auteur. Tel Pinocchio, l’objet inerte prend vie, il a son propre destin sous les yeux du lecteur. Chacun le reçoit avec sa propre culture, ses autres lectures, ses expériences de vie. Les paysages se déforment sous leurs yeux, les personnages sont tellement vivants que le même héros peut être sympathique aux yeux des uns, romantique ou naïf aux yeux des autres, calculateur ou même mesquin pour les plus acerbes. Le décalage est immense, mais après tout, ne portons-nous pas chaque jour un regard différent des autres sur les personnes qui croisent notre vie ? Je me souviens qu’un jour, juste après avoir achevé la lecture des Liaisons dangereuses, j’avais eu une discussion sur ce sujet avec une amie. Je trouvais que la petite Cécile de Volanges était adorable, naïve et romantique du haut de ses quinze ans, et que le destin avait été fort cruel en la plaçant sur le chemin de l’ignoble Vicomte de Valmont et de la perverse Marquise de Merteuil. Je portais sur ce petit ange broyé un regard protecteur et attendri. Mon amie m’avait alors beaucoup surpris en assénant ce verdict définitif : « Cécile de Volanges est une gourde. Être candide à ce point est impardonnable. Je suis désolée, mais elle a eu un destin normal pour une fille aussi crétine. » Mon amie m’apparut alors sous un autre jour et je la classai d’emblée dans la catégorie des femmes sans cœur, insensibles et cruelles. De nouveau ce soir-là, « Or » me montrait que mon personnage référent pouvait être perçu avec un autre œil que le mien. Je pris aussitôt sa défense et par la même occasion la mienne, et ce fut sur ces mots que notre dialogue s’engagea.

Peu à peu, notre conversation prit corps et nous échangeâmes rapidement des confidences sur nos vies, nos espoirs, nos échecs, nos regrets. Internet est un medium étrange. Tout y est infiniment plus rapide. Les distances sont abolies, les préalables, les phases d’observation, les barrières n’existent plus. Quelques mots pour nous présenter et nous voilà échangeant des propos intimes que l’on n’oserait même pas penser en présence de nos plus proches amis dans la vie réelle. Privilège de l’univers virtuel, je parlais en direct avec une fille qui était à plusieurs centaines de kilomètres de moi, dont je ne savais rien si ce n’est les quelques renseignements que contenait sa fiche. Pourtant, nous parlions déjà comme de vieux amis et nous nous dévoilions l’un à l’autre sans pudeur et sans gêne. C’est sans doute ce que j’aime dans ce genre de discussions. Nous ne pouvons pas nous voir. Débarrassés de la pollution des goûts physiques, nous regardons les cœurs, les idées. Était-elle belle ou laide, petite ou grande, mince ou obèse ? Je n’en avais pas la moindre idée et je n’y pensais même pas. À priori, il y avait très peu de chances pour que je la voie réellement un jour. À ne pas connaître sa silhouette et son visage, je pouvais à loisir scruter son âme, explorer sa personnalité, sonder son histoire, sa culture, découvrir celle que sans doute ses amis les plus proches n’avaient jamais pris la peine de regarder sous cet angle. Avec ce regard-là, je la découvrais jolie, sensible, fragile. Elle avait surtout besoin de parler. Il est tellement plus facile de dire ce qu’on a sur le cœur à un étranger qu’on ne connaîtra sans doute jamais au-delà du monde virtuel.

Elle m’ouvrait son cœur et je l’écoutais, lui répondais. Les blessures à l’âme et les mensonges, la trahison dont elle parlait dans l’annonce n’avaient que trois mois et sa douleur ne s’était qu’à peine estompée. C’était aux premiers jours de l’été. Maman heureuse et épanouie, elle se consacrait à pleine vie à ses deux filles, Noémie et Aglaé. Depuis plusieurs mois, son mari Nicolas était assez distant. Il avait beaucoup de travail, et passait énormément de temps sur son ordinateur. Souvent pour se détendre, il surfait sur le net, à la recherche de tous les renseignements sur les Cure, ce groupe mythique des années 80 dont il était un fan absolu. Pendant des heures, il échangeait des documents, des impressions avec les autres fans qu’il croisait sur les sites spécialisés. Aglaé allait avoir sept mois. C’est un sacré beau bout de bébé, un sourire à faire fondre le cœur le plus sec. De temps à autre, il partait pour assister à un concert des Cure à l’étranger ou pour son travail. Aurélie continuait à vivre son petit bonheur quotidien auprès de ses filles. Certes, la distance qui s’instaurait peu à peu avec son époux lui pesait mais deux filles de cet âge ont un tel besoin de leur maman qu’elle y trouvait somme toute un certain équilibre. Le rideau se déchira un soir, au retour de l’une des absences de Nicolas. Elle trouvait son comportement un peu étrange, il paraissait absent. Elle voulut le provoquer un peu, le faire réagir. Elle lui demanda s’il y avait une autre femme dans sa vie. La réponse fut brutale. « Non, il n’y en a pas, mais si tu n’existais pas, il y en aurait une ». Aurélie en fut abasourdie. Il expliqua alors qu’au cours de ses longues conversations sur Internet, il s’était lié d’amitié avec une jeune femme française de vingt ans. Depuis plusieurs mois, il avait le sentiment qu’elle s’occupait trop des deux filles et plus assez de lui, qu’elle ne l’aimait plus. Alors il s’était confié à cette fameuse Lydie, il lui avait ouvert son cœur et elle avait fait de même. Peu à peu, ils s’étaient appréciés. Puis, lors d’un récent concert à l’étranger, ils s’étaient donnés rendez-vous, pour se connaître, franchir la barrière qui sépare le virtuel du réel. Ils étaient tombés fous amoureux l’un de l’autre. Certes, il n’avait pas voulu tromper Aurélie, mais il savait que désormais, plus rien ne serait comme avant. Il avait donc prévu de ne rien dire encore à sa femme avant le baptême d’Aglaé, prévu un mois plus tard, mais il savait qu’ensuite, la séparation était inévitable.

Le monde d’Aurélie venait de s’effondrer. Ses rêves d’un amour pour la vie, d’une famille unie autour des enfants, heureuse dans la maison qu’ils avaient fait construire pour nicher leur bonheur, tout cela venait de s’écrouler dans un fracas épouvantable. Sa vie venait de perdre tout sens. Elle venait de plonger dans la nuit et s’enfonçait inexorablement dans un sol qui se dérobait sous ses pieds. Elle pleura, supplia, hurla son amour du plus profond d’elle-même, mais il ne voulait plus rien entendre. Il était peiné qu’elle souffre ainsi, mais il assurait que plus rien n’était possible, qu’il avait cette Lydie dans la peau, qu’il ne choisissait pas, que tout cela était plus fort que lui. Il n’avait qu’un souhait, qu’elle se ressaisisse et vive sa vie à elle, sans lui. Mais c’était tellement demander. Depuis neuf ans, elle lui avait consacré sa vie, ses espoirs, ses envies. Elle avait été à l’écoute de ses besoins à lui, elle n’avait vécu que pour lui, et à travers lui. Elle ne pouvait pas imaginer sa vie sans lui.

Pendant plusieurs semaines, les discussions revinrent presque chaque soir. Elle tenta de lui plaire, de le séduire de nouveau, de le convaincre qu’il ne pouvait pas ainsi briser neuf années de bonheur. Mais invariablement, il répétait la même litanie, son amour pour Lydie beaucoup trop fort, ses regrets de la voir souffrir, son désir de la voir heureuse. Un soir, n’en pouvant plus, elle décida de prendre sa voiture, et d’aller loin, nulle part, sans réfléchir. Inquiet, Nicolas tenta de la retenir. Sur le pas de la porte qu’elle voulait absolument franchir, il la prit dans ses bras, et l’embrassa longuement. Ils firent l’amour comme aux premiers jours. Aurélie respirait, revivait, espérait de nouveau. Il l’aimait forcément pour lui faire l’amour ainsi, il ne pouvait plus partir. Elle goûtait ces instants avec le bonheur de celui qui trouve une oasis après des jours d’errance dans le désert. Il était là, il était son oasis à elle, et elle ne le quitterait plus, il ne la quitterait plus. Apaisée, elle était enfin heureuse. Il la regarda alors, avec un sourire attendri. Puis dans un soupir, il lui donna le coup de grâce. Cela ne changeait rien pour lui. Il allait la quitter pour Lydie, le nouvel amour de sa vie.

Le jour du baptême arriva. Aurélie n’avait rien voulu dire à ses proches. Elle continuait à croire qu’il s’agissait d’un égarement passager, que Nicolas allait revenir sur sa décision. Après tout, ce soir-là, ce soir où ils avaient fait l’amour, elle avait bien senti qu’il s’était abandonné dans ses bras. Ils n’avaient plus fait l’amour ainsi depuis si longtemps. Ce sont des signes qui ne trompent pas. Toute la journée, Aurélie cacha merveilleusement le drame qu’elle vivait. Elle sourit à tous ses invités, se montra joyeuse, plaisantant avec les uns, souriant aux autres. Elle parla des projets que Nicolas et elle avaient pour continuer l’aménagement de leur si jolie maison. Prévenante et attentive, elle fut une maîtresse de maison parfaite et donna l’impression d’un couple heureux et uni. Lorsque les invités prirent congé, elle avait tant pris son rôle à cœur qu’elle se prenait à y croire, que toute cette histoire n’avait été qu’un accident de parcours, et que Nicolas revenait peu à peu vers elle. Elle s’approcha de lui, pour le prendre par la main, profiter de ce sourire qu’il avait lui-même arboré toute la journée. Elle avait tellement envie de prolonger ces instants en tête-à-tête, d’y croire encore un peu. Mais le sourire de Nicolas s’effaça. La comédie était finie, la corvée passée. Maintenant, ils allaient pouvoir revenir à la réalité. Longuement encore, elle tenta de le raisonner, de lui dire qu’il allait regretter, qu’il voudrait revenir un jour, qu’il ne devait pas tout gâcher. Mais plus rien n’était possible. Il voulait bien, par commodité, faire semblant encore trois ou quatre mois, mais ce ne serait que faire semblant, cohabiter sans amour.

Trois semaines passèrent encore et Aurélie était au plus mal. Elle sentait combien sa présence sous le même toit lui rendait la vie encore plus difficile. Elle ne pouvait pas se remettre, se reconstruire dans ces conditions. Chaque soir, il parlait au téléphone avec Lydie, il allait sur le net pour discuter avec Lydie, et chaque week-end, il s’en allait en France pour voir Lydie. Aurélie comprit alors que tout espoir était perdu, qu’il ne reviendrait pas en arrière. Elle préférait couper net, ne plus le voir chaque jour, ne plus ressentir cette affreuse douleur de le voir près d’elle et de le sentir si loin. Elle lui demanda de la laisser seule dans son immense détresse.

Ce récit m’avait tellement ému que je ne savais plus quoi dire. De toute évidence, Aurélie souffrait encore. De temps à autre, je ponctuais ses phrases par quelques mots compréhensifs, je lui montrais que j’écoutais, que j’étais attentif à sa douleur, que je la comprenais, que je la ressentais presque. Ce Nicolas me paraissait si cruel. Comment pouvait-on faire souffrir ainsi une femme qui me semblait si fragile, si belle aussi dans ses émotions, dans son âme ? Je me surprenais à éprouver pour elle une énorme tendresse. Nous avons parlé pendant des heures ainsi. À mon tour, je lui ai raconté ma vie, mes espoirs, mes déceptions. Peu à peu, nous en sommes venus à parler de notre conception de la vie, de l’amour, des sentiments. Elle me semblait si belle derrière ses mots. Je buvais ses paroles et elle buvait les miennes. Nous ouvrions nos cœurs, les partagions. Nous en sommes même venus à constater que nous nous ressemblions dans notre façon de regarder la vie. Peu à peu, je l’ai sentie moins triste. Nous avons fini par plaisanter, nous envoyer des sourires parfois amicaux, parfois attendris. Le temps coulait comme une eau limpide et rafraîchissante. Nous étions bien ensemble. Vers six heures du matin, nous nous sommes quittés, heureux de ces moments passés ensemble, en nous promettant de nous reconnecter très vite.

Depuis ce jour, nous n’avons plus passé une seule journée sans nous voir, nous parler au téléphone ou sur le net.

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