La Korrandine de Tevelune

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La Korrandine de Tevelune, un roman de Saint-Fromond

« L’auteur devrait mourir après avoir écrit.
Pour ne pas gêner le cheminement du texte. »

Umberto Eco, Apostille au Nom de la rose

« Un poète mort n’écrit plus.
D’où l’importance de rester vivant. »

Michel Houellebecq, Rester vivant

La Korrandine de Tevelune – Chapitre 1

Un roman de Saint-Fromond

« La poésie crée le monde, car le monde ne devient visible qu’après avoir été nommé. C’est par l’intermédiaire de la langue qu’il se met à bouger, qu’il devient un processus auquel nous prenons part. La véritable poésie donne de nouvelles dimensions au monde. Elle est une invitation au voyage, tout comme elle nous invite à contempler calmement le continent mystérieux de ce qui est en nous, elle est avant tout – j’ai lu ça quelque part – une œuvre d’amour. »

Göran Tunström
Le buveur de lune

Décidément, je ne comprends rien au latin. Les quatre mots gravés au fronton de la petite église me laissent perplexe. En revanche, les sculptures sont superbes. Notre sentier commence un peu plus loin, derrière le cimetière.

Je ferme la voiture et j’embrasse la joue d’Aurélie. L’air frais lui fait rosir les pommettes. Nous n’en sommes qu’au début. Douze kilomètres et un dénivelé de six cents mètres. Déjà, je commence à peiner. Mais il y a son sourire, et pour le bonheur de la voir à côté de moi, je gravirais des montagnes. « Nous nous élevons au milieu d’une forêt de chênes et de hêtres » affirme Aurélie en levant les yeux du guide qu’elle glisse dans sa poche. Puis elle éclate de rire. En plein hiver, difficile de faire la différence entre les espèces. Et puis je n’ai jamais été très doué en botanique. Autrefois, lorsque j’allais me promener derrière chez mes parents, je savais reconnaître à l’odeur les sous-bois où poussent les champignons. Maintenant, je crains d’être capable d’écraser un cèpe sans m’en apercevoir. Nous voilà arrivés sur la première crête. Ici, il ne faut pas nous tromper. Peu après le début de la descente, après deux lacets, nous devons laisser le chemin principal pour nous engager sur un petit sentier en direction du sud-est. Le paysage est vraiment beau. Au loin, vers La Malière, un curieux bâtiment émerge au milieu des arbres. Je me place derrière Aurélie et l’enlace en lui montrant les fines flèches gothiques dont les lignes parfaites tranchent singulièrement avec la roche brute qui surplombe la vallée. C’est un bâtiment privé, nous dit le guide, et il abrite la sépulture d’un religieux. Nous n’en saurons donc pas plus. Le sentier poursuit au milieu d’un bois de mimosas, puis d’une châtaigneraie, puis se faufile au milieu d’un maquis avant de s’accrocher en balcon à flanc de montagne.

Il est temps de souffler. La vue est magnifique. Aurélie s’assied à côté de moi sur un rocher entouré de figuiers de Barbarie et pose sa tête sur mon épaule. Je lui prends la main. Doucement, je pose mes lèvres sur les siennes et presse son cœur contre le mien. Le soleil fait briller ses rayons sur les hauts du plateau de Lambert. Tout à l’heure, nous allons y monter. Ce sera le clou de cette randonnée. Peut-être apercevrons-nous alors Notre-Dame-des-Anges ? Je voudrais rester des heures ainsi, à goûter la peau d’Aurélie, ma dame des anges.

L’ascension est ardue. Je souffle, je force, mais je résiste difficilement. Les muscles de mes jambes se tendent et se durcissent tandis que mes reins peinent à supporter le sac à dos. Aurélie a l’air d’être plus à l’aise. Elle grimpe comme une gazelle. A chaque lacet, je la vois disparaître derrière un arbre, et de longues secondes s’écoulent avant qu’à mon tour, je passe l’obstacle qui la voile à mes regards. Comment pourrais-je vivre sans la sentir là, devant moi, près de moi ? A chaque virage, elle a encore accrû son avance. « Attends-moi ! » Elle se retourne et sourit, avant de reprendre l’ascension. « Essaie de suivre ! » Je pousse un peu plus sur mes jambes. Mes poumons me brûlent. Bon sang, je devrais moins fumer ! Et Aurélie continue à grimper, imperturbable.

« Attends-moi, je n’en peux plus ! »

Le cri a jailli de ma bouche, presque suppliant, si fort qu’elle s’est arrêtée. Elle a les larmes aux yeux.

« Je ne peux pas, Vincent ! Tu comprends ? Je voudrais tant mais je ne peux pas. »

Sa voix s’étrangle dans un sanglot et elle reprend son ascension. Je presse le pas, je cours presque, je glisse. Mes mains et mes genoux sont en sang à force de tomber, de me griffer contre les arbustes. Plus question de regarder dans le guide pour savoir de quelle espèce il s’agit. Je veux rejoindre Aurélie qui continue à monter devant moi, loin devant moi, de plus en plus vite. Elle semble s’envoler pour disparaître de plus en plus longtemps à chaque lacet.

« Oh Aurélie ! Je t’en supplie, attends-moi ! »

Elle n’a pas entendu ou n’a pas voulu répondre. Elle s’est échappée là-bas, là-haut. J’ai beau aller du plus vite que je peux, je n’arrive plus à l’apercevoir. Je hurle, je l’appelle, mais je n’entends plus rien que l’écho. Aurélie, mon amour, mon bonheur, mes rêves. Aurélie ! Je suis en train de la perdre !

Je rampe sur ce sentier qui paraît ne jamais devoir finir. Les cailloux roulent sous mes pieds et la terre semble se dérober. Je ne prends pas la peine de déposer ma pierre sur le cairn qui marque la dernière bifurcation avant le sommet. Je ne sens plus mes muscles, et le sang cogne contre mes tempes. Le sac mord toujours plus profondément dans mon dos. Mes forces m’abandonnent. Chaque pas me demande un effort plus grand encore que le précédent. Le sommet semble si loin, si inaccessible. Pourtant il me faut poursuivre, puiser au fond de moi pour trouver la force de faire un pas de plus, puis encore un. Ce sentier n’en finit plus de grimper. Mais je dois arriver à temps, je dois rejoindre Aurélie. Je me redresse encore une fois, puisant dans mes dernières réserves pour atteindre le sommet. Je suis près de m’effondrer.

Oh mon Dieu ! C’est elle ! Je la vois enfin. Elle est là, adossée à un menhir. Comme elle est belle, comme elle resplendit dans le soleil, le soleil dans ses yeux. Que j’aime son sourire, comme il me parle, me rappelle tant de choses. Elle sourit mais des larmes coulent encore le long de ses joues. Je n’entends pas ses mots, mais je sais qu’ils me parlent d’amour, de toujours, de solitude, de manque. Je m’avance vers elle. Mais il est là lui aussi. Il est derrière le menhir. Il sort. Il est à côté d’elle. Il a les mains sur elle. Il rit. Il me regarde méprisant, il me hurle qu’il a gagné, que je dois partir. Il rit, d’un rire si puissant qu’il résonne dans ma tête. Comme elle est belle ! Elle est nue, elle resplendit, elle a l’odeur, la couleur de l’amour que je lui ai donné, qu’elle m’a donné. Je tends les mains, je la caresse, je veux l’aimer du bout des doigts. Elle me sourit. Mais il est là. Ses mains, ses mains à lui qui me repoussent, écartent mes caresses, m’empêchent de toucher sa peau. Il a tellement de mains que je ne peux même plus approcher. Et il rit, il rit. Comme son rire me fait mal, un rire comme un couteau qui me transperce le cœur.

J’ai froid. Je respire vite, trop vite. Il fait noir. J’ai froid, je suis trempé. Et ces draps si chauds, si froids qui me collent à la peau. Quelle heure est-il ? Les chiffres rouges se détachent nettement de l’obscurité. 1:37. J’ouvre la bouche, je respire fort, profondément. Je jette la tête en arrière, je ferme les yeux, je respire fort, le plus calmement possible. De grosses larmes coulent en abondance sur mes joues, sur mes épaules. Doucement, j’étends la main, puis le bras, de plus en plus loin, à côté de moi. Les draps sont froids. Il n’y a rien, personne, pas une peau à caresser, pas un visage à embrasser. J’ai beau fouiller, chercher, il n’y a rien qu’un drap trop froid. Du fond de moi monte une boule de larmes. Je n’ai même pas envie de la retenir. Je me laisse aller. Je roule sur le côté. Je plonge ma tête dans son oreiller que je serre fort, très fort contre mon visage. Je n’ai pas envie de ne pas pleurer. Je me laisse aller…

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