21- La baignade de Bois-Moline

Un roman de Saint-Fromond à découvrir gratuitement en ligne
et plus si affinités…

Où acheter les romans de Saint-Fromond

Barnabé, un roman de Saint-Fromond

Cette ville, c’est trop la galère, grave ! Tu ne peux même pas être peinard sans qu’on te surveille et que tout le monde soit au courant d’où tu as été, avec qui t’étais et ce que tu as fait. J’hallucine. Si t’es jamais venu ici, tu ne peux pas le croire tellement c’est un truc de ouf1. Moi tout ça, ça me fait iéch2, j’en peux plus.

S’il n’y avait pas toutes ces conneries, je commencerais peut-être à m’habituer. A Montdunon, y’a pas grand chose à faire mais y’a quand même des trucs cools. Bois-Moline par exemple, normalement, j’aime vachement. On y vient en bande et on s’éclate bien. Ici au moins on peut se baigner. Mais aujourd’hui, putain, j’ai trop la haine. Toute la bande est dans l’eau. Ils font les cons avec des grosses chambres à air et ils plongent, ils s’arrosent. Moi je n’ai pas le cœur à ça. Je me suis allongée sur la digue et j’ai envoyé péter Cédric Morel qui voulait me tenir compagnie. Tu parles, rien qu’à son regard sur mon maillot de bain tu comprends le genre de compagnie qu’il voulait me tenir. Christelle était toute contente que je le jette comme ça. Je me demande pourquoi elle reste avec ce naze. Il est vraiment trop con. Plus ça va et moins je le supporte. J’ai beau le remballer tout le temps, il entrave que dalle3 et il continue à me chercher. Je suis sûre qu’il n’est pas net dans sa tête ce mec. Elle supporte ça et elle le récupère comme si de rien n’était. Je te jure qu’à sa place, moi je te lui en collerais une et il ne serait pas près de pouvoir m’approcher. Enfin, elle fait ce qu’elle veut. Le seul qui ne soit pas là, c’est Olivier. Ça me fout les boules. Je ne peux même plus le voir comme je veux.

Deux jours après le quatorze juillet, il m’a envoyé un message où il me disait : « Di rien. RV 9h pa com dab mé o ménir »4. Sur le coup, je me suis dit « Ah l’autre, eh ! Il se prend pour James Bond avec ses rendez-vous secrets ». Après, je me suis dit qu’il poussait quand même parce que c’est vachement loin à pied. Le menhir, il n’y a qu’Olivier et moi qui savons où c’est. Tu contournes La Mendelière par le côté de la falaise. Pour y aller, il n’y a que des chemins dans les bois. A un moment, il y a un gros rocher qui a dû tomber de la falaise il y a vachement longtemps. Un jour, Olivier et moi, on est venu se balader là. C’était au début où on se connaissait. J’hésitais à le suivre parce que je me disais que s’il m’emmenait dans un endroit planqué comme ça, c’était peut-être pour une embrouille, du genre je te saute dessus et tu peux toujours gueuler parce qu’ici personne ne t’entendra. J’ai ramassé une pierre assez grosse et pointue et je l’ai gardé à la main tout le temps. Je te jure que s’il avait fait quoi que ce soit, je lui aurais explosé la tête avec. Au contraire, il a été super cool. Ça fait tout bizarre de tomber sur un mec qui ne cherche pas à te sauter toutes les dix minutes. Je me suis trouvée toute conne avec ma pierre quand il a vu que je l’avais à la main. Je lui ai raconté un bobard en disant que je la trouvais chouette et que je la voulais pour ma collection de cailloux. Tu parles, elle était super moche et je n’ai jamais eu de collection. Je ne crois pas qu’il m’ait crue mais il n’a rien dit. A l’endroit où le rocher est tombé, on peut s’asseoir sur une souche et c’est vachement cool. On a déliré parce que le gros rocher est tout en longueur. On s’est dit que c’était peut-être un menhir comme ceux d’Obélix et que s’il était couché sur le côté, c’était parce qu’il était tombé avec le temps. Un jour, ma reum5 m’a envoyée en colo en Bretagne. C’était grave naze et les monos nous parlaient comme si on était des marmots. On ne pouvait rien faire tranquille, tout était organisé. C’était tout juste s’il ne fallait pas marcher en rangs par deux en se tenant la main et en chantant « Un kilomètre à pied, ça use, ça use… » Un vrai délire ! On est allé à Carnac. Là-bas il y a des milliards de menhirs comme ça et le guide nous a dit que les menhirs au début, la plupart étaient tombés et il a fallu les relever. Alors Olivier et moi, on a décidé que ce rocher était notre menhir.

Seulement pour aller au menhir à pied, il faut bien une heure et là, franchement, je n’avais vraiment pas envie de me cogner ça toute seule. J’ai bien failli l’envoyer péter mais bon, finalement j’y suis allée parce que vu comment j’avais abusé au quatorze juillet, je pouvais pas trop la ramener.

En arrivant là-bas, j’étais quand même furax. D’abord j’étais claquée et mes baskets me faisaient mal. Mais en plus, j’avais aperçu la bagnole d’Olivier garée tranquillement au bout du chemin carrossable. Il restait encore un bout à faire à pied mais lui, peinard, il avait fait plus des trois quarts avec sa tire en me laissant tout me taper à pince. « Quelle enflure ! » que je me suis dit. Quand je l’ai vu, j’étais bien décidée à lui en mettre plein la gueule et à me tirer. Il était assis sur la souche et en me voyant, il s’est levé. J’allais gueuler mais il a tendu les mains vers moi et j’ai vu qu’il chialait. Ça m’a fait tout drôle. Je me suis assise à côté de lui.

Alors il m’a raconté l’embrouille. Le matin, son père l’avait appelé dans son bureau. Son vieux, c’est le genre à convoquer dans son bureau quand il veut t’engueuler. J’imagine le tableau. Le vieux debout derrière son bureau, le bide coincé dans son costard, avec derrière lui une Marianne d’un côté et un drapeau de l’autre. Et un grand discours interminable sur l’intérêt suprême de la ville. Quand j’ai dit ça à Olivier, ça l’a un peu fait rire. C’était toujours ça. En fait, c’était son bureau à la maison, pas celui de la mairie, donc il n’y avait pas de Marianne ni de drapeau mais une grande photo des grands-parents. Je ne sais pas si ce n’est pas pire. Par contre, le discours, il y a eu droit.

En fait, le problème de son père, c’est qu’il n’avait pas digéré la scène du baiser devant l’hôtel de ville. Et en plus, pour arranger les choses, une vieille pie était venue jacasser à ses oreilles pour lui dire qu’elle nous avait vus le lendemain soir nous balader ensemble au bord de l’Argentor. Comme il me racontait ça, j’étais verte.

« Non mais tu te rends compte, que je lui ai dit, ça veut dire qu’on croit pouvoir être peinards à tchatcher sans faire de mal à personne et ton père est tout de suite au courant ! Dans ma banlieue, c’était peut-être la zone mais au moins, tu pouvais faire ce que tu voulais, tout le monde te foutait la paix.» Il m’a dit que j’étais naïve et que dans un bled comme Montdunon, il y avait toujours une bonne âme pour venir raconter au maire ce qui se passe. Alors quand il est question de son propre fils, ils arrivent en courant.

« C’est pour ça que tu as voulu qu’on vienne au menhir ? Et alors, on les emmerde les vieux cons. On ne va pas se cacher non plus. Après tout, je ne vois pas ce qu’on fait de mal. » Olivier ne disait rien. Il regardait devant lui mais je sentais bien qu’il y avait encore quelque chose qui le turlupinait. Il me serrait la main sans me regarder. J’attendais sans poser de question. Finalement, j’aimais bien être là avec lui dans cette forêt. Maintenant, Olivier avait les yeux fermés, comme s’il écoutait le silence de la forêt. J’écoutais aussi. Quand on écoute bien, la forêt n’est pas vraiment silencieuse. Entre les oiseaux qui piaillent, les branches qui cognent, le vent qui souffle et tous les autres bruits qu’on entend sans trop savoir ce que c’est, ça fait même un sacré boxon quand on y pense. N’empêche que regarder les arbres pousser, ça va bien cinq minutes. Tout ça commençait à me gaver sérieusement. Et puis Olivier me serrait la main si fort qu’il me faisait mal. J’ai enlevé ma main et je lui ai dit « Bon alors, crache le morceau. Qu’est-ce qu’il y a d’autre ? »

Il a ouvert les yeux et m’a regardé avec un air de lampadaire qu’aurait une ampoule grillée. Moi je voulais bien être sympa mais là, ça devenait lourdingue. On aurait dit qu’il cherchait ses mots et que ça ne venait pas. Puis finalement, il a repris ma main et il s’est décidé à accoucher :

« Mon père m’a dit qu’il ne voulait plus me voir avec toi. Enfin, plus exactement, il m’a dit qu’il n’était pas raciste mais qu’il y avait bien assez de filles normales à Montdunon et qu’il m’interdisait de me montrer en public avec toi. Il m’a expliqué que les habitants de Montdunon ne sont pas encore prêts à accepter que le fils du maire s’affiche avec une Noire et que beaucoup ne lui pardonneraient pas s’il n’y mettait pas le holà. »

J’étais sciée à la base. J’avais l’impression de ne pas avoir bien compris. Olivier me regardait d’un air de chien battu et il attendait ma réaction. Moi, j’étais partagée entre l’envie de hurler, de lui mettre une beigne et l’envie de me mettre à pleurer. J’ai avalé ma salive et je lui ai demandé :

« Et alors ? Tu lui as dit quoi ? Bien Papa, oui Papa, d’accord Papa, à vos ordres ? » J’avais beau essayer de crâner, j’avais la voix qui déraillait un peu et il l’entendait.

Il s’est levé brusquement et a pris mes deux mains. Il criait presque. Pour un peu, il m’aurait pourrie6.

« Bien sûr que non ! Qu’est-ce que tu vas imaginer ? On s’est engueulé copieusement. Je lui ai dit que je n’étais pas d’accord et qu’il réagissait comme un raciste. C’est complètement con de se cacher derrière l’opinion des autres. Un maire, ça doit donner l’exemple. Finalement, il devrait être fier de voir son fils montrer qu’il avait des valeurs humanistes. Et même pour sa politique, cela lui donnerait une image sympathique. Au début, il me répondait. Il disait que j’étais trop jeune pour comprendre, que l’opinion n’était pas encore prête et qu’il faudrait encore du temps. Et puis son électorat ne lui pardonnerait pas ça. Pour lui, entre toi et moi, c’est une histoire de gosses et il ne me demandait pas un gros sacrifice donc je pouvais bien faire ça pour lui. Alors je lui ai expliqué que ce n’était pas notre histoire à toi et à moi qui comptait ici mais que je ne pouvais pas accepter qu’il m’interdise de voir quelqu’un et encore moins pour cette raison. »

Olivier me regardait comme s’il essayait de lire mes pensées sur mon visage. J’avais des frissons. Je me doutais bien que son père était trop naze et rien que d’entendre ce qu’il avait pu dire, ça me donnait la gerbe. En même temps, je kiffais de voir qu’Olivier avait osé se rebiffer. Je l’ai pris dans mes bras et je l’ai serré fort. Là, je ne sais pas ce qui m’a pris. C’était la première fois que ça m’arrivait. Je n’ai jamais dit un truc pareil à un mec. Là, c’est venu comme ça, du fond de moi, sans réfléchir, juste parce que j’étais trop contente. Je lui ai dit « Je t’aime » et je lui ai roulé une pelle. Enfin non, pas vraiment une pelle. C’était différent parce que je sentais plein de choses nouvelles. J’avais l’impression que ce n’était pas juste la bouche ou même la langue, je l’embrassais toute entière, avec mes tripes et tout mon corps. Je crois que c’est ça le bon mot, je l’embrassais. Ça faisait vraiment trop bizarre.

On s’est embrassé longtemps mais c’était comme si on était au ralenti. Ça ne paraissait pas long. Puis Olivier m’a dit comme ça :

« Attends, je n’ai pas encore fini et il faut que je te dise. Comme je lui tenais tête, mon père s’est énervé. Il a crié que ça suffisait, que c’était lui qui commandait tant que je ne gagnais pas ma vie et que si jamais on me voyait encore avec toi, il reprendrait la voiture qu’il m’a payée. »

C’était vraiment trop dégueulasse. On est resté un moment à discuter ensemble et puis on est reparti. J’avais hyper les boules mais de toute façon, on n’avait pas le choix. Olivier ne bosse pas encore et s’il n’a plus la bagnole, on pourra encore moins se voir pour aller à Limoges ou à Poitiers, là où personne n’ira tout cafter à son père.

Du coup maintenant, je me fais iech toute la journée. Il n’y a déjà pas beaucoup de trucs à faire à Montdunon mais avec ça en plus, on peut dire que ce vieux con a vraiment pourri l’ambiance. Avant cette histoire-là, Olivier, je m’en foutais un peu. Il était cool, d’accord, et puis il m’emmenait souvent en boîte. Mais franchement, ça ne m’aurait rien fait de casser. Maintenant, non seulement je crois que j’aurais un peu les boules mais surtout j’aurais vraiment les nerfs de faire plaisir à son connard de père. Rien que pour ça, Olivier, je crois que je vais le kiffer un sacré bail.

Alors quand toute la bande m’a proposé de venir me baigner à Bois-Moline cet aprèm, j’ai hésité parce qu’hier soir je suis allée en boîte avec Olivier alors j’étais bien naze, mais j’ai dit OK pour changer un peu.

En plus c’est cool Bois-Moline. Le vieux moulin a été retapé par une association. En fait, il y a surtout Nadine et Christian qui habitent la maison dans le vieux moulin. Ils sont très cools. Ils n’ont pas bonne réputation à Montdunon parce qu’ils font parfois des fêtes avec des potes à eux qui font de la musique dans le moulin. Bon, c’est pas trop mon genre de musique mais rien que pour ça je les aime bien. Ils ont l’air un peu déjantés. De temps en temps, Nadine vient nous voir quand on est là. Christian reste plutôt à bricoler. Avec l’association, ils veulent faire un lieu d’expression culturel dans le moulin. Ils voudraient donner des concerts, du théâtre, des expos de peinture. Mais le maire est contre. Il dit que Montdunon n’a pas envie d’accueillir « ce genre de faune ». Alors il fait tout pour les en empêcher. Nadine dit qu’elle s’en fout du maire et qu’elle ne lui en veut pas de ne pas comprendre. Des fois, je te jure, on croirait qu’elle est sur une autre planète.

Aujourd’hui, Nadine n’est pas venue. Ça tombe bien, je n’ai pas envie de causer. Il suffit qu’ils sachent qu’il y a des gens qui se baignent et qu’il ne faut pas ouvrir la pelle. Parce que le moulin, de temps en temps, il faut le faire tourner pour qu’il ne s’abîme pas ou un machin comme ça. Je n’ai pas pipé grand chose à ce que Nadine m’a raconté mais je sais que pour le faire tourner, ils soulèvent la pelle de la retenue. Et comme tout le monde se baigne derrière la retenue, si on ouvre la pelle à ce moment-là, il peut y avoir un tourbillon. D’après Nadine, il pourrait même y avoir des noyés.

Ils sont tous derrière moi à faire les cons dans l’eau. Moi j’ai envie de dormir, allongée sur la digue. J’ai l’impression qu’il y a quelqu’un derrière moi. Personne ! C’est chelou, j’ai cru entendre du bruit du côté de la pelle. J’ai dû rêver. Je m’allonge sur le ventre et je pose ma tête sur mon bras. Je pense à Olivier, à son vieux, à toute cette histoire. J’en ai marre de ce bled. Je voudrais me tirer.

……

Je sursaute ! J’ai entendu un hurlement, un hurlement aigu de fille. Christelle ? Magali ? Alexia ? Je bondis. La tête me tourne et je vois tout trouble. Putain, ces cris ! Les cris continuent. Je me frotte les yeux, j’essaie de voir d’où viennent les cris. Je repense à la pelle. J’ai un grand frisson. J’y vois plus clair. La pelle n’a pas bougé. Enfin je ne crois pas. Les autres, où sont les autres ? Ils sont dans l’eau, un peu plus loin. Ils hurlent, ils crient. Ils envoient des grandes gerbes d’eau dans tous les sens. C’est Alexia qui a hurlé. Elle se tient les bras croisés très forts sur les seins pour les cacher. Cédric Morel est à deux mètres d’elle les bras levés en V. Il brandit le soutien-gorge d’Alexia comme un trophée. Quel con ! Mais quel con !

————————————————

1 Note de Fabienne Renard : ouf : fou en verlan.

2 Note de F. R. : ça me fait iéch : (verlan) cela m’agace en langage plus cru.

3 Note de F. R. : Il ne comprend rien.

4 Note de F. R. : en langage SMS : Ne dis rien. Rendez-vous à 9 heures, pas comme d’habitude mais au menhir.

5 Note de F. R. : reum : mère en verlan.

6 Note de F. R. : pourrir : agonir, insulter.

————————————————

Vous aimez ?
Achetez le livre…

Où acheter les romans de Saint-Fromond

Retour au sommaire

Tous droits réservés
Diffusion partielle ou totale interdite sans autorisation expresse de Saint-Fromond

Vous aimez ? Faites-le savoir...

Laissez un commentaire

Votre commentaire