17- À la gendarmerie

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Barnabé, un roman de Saint-Fromond

Je n’irai sans doute pas jusqu’à dire que cette journée d’hier fut la pire de toute mon existence mais elle fut particulièrement éprouvante. Tout commença avant-hier, en ce fameux soir du quatorze juillet. J’étais rentré chez moi depuis bien longtemps et, ne trouvant pas le sommeil, je lisais un roman de Deborah Moggach. J’étais plongé dans l’atmosphère d’Amsterdam au XVIIe siècle au temps de Vermeer et de Rembrandt, au milieu des spéculations sur les bulbes de tulipe. Mon esprit était très loin de Montdunon lorsque la sirène des pompiers me ramena brusquement à la réalité. Je ne suis pas censé aller systématiquement sur les incendies mais je me tiens toujours près, au cas où on m’appellerait.

Ce fut le cas près d’une heure plus tard. Le feu avait déjà brûlé une partie de la ferme de La-Lande-Ogier et monsieur Godet avait eu un malaise en arrivant sur les lieux. Je m’y rendis immédiatement. L’incendie était très spectaculaire. L’état de monsieur Godet n’avait rien d’alarmant mais le choc avait fortement secoué le fermier et ses antécédents cardiaques me firent prendre son malaise très au sérieux. Pour compliquer les choses, madame Godet avait fait une crise de nerfs en voyant son mari s’effondrer et sa ferme brûler. Un pompier essayait en vain de la calmer. Ma présence la rassura un peu et je lui administrai un calmant qui lui permit de reprendre à peu près ses esprits. Après avoir pris les précautions d’usage, je fis emmener monsieur Godet à l’hôpital et son épouse l’y accompagna. Je décidai de rester sur place au cas où l’on aurait besoin de mes services.

Il fallut plusieurs heures aux pompiers pour venir à bout de l’incendie. Presque tous les bâtiments de la ferme étaient brûlés et ils n’avaient pu faire mieux que sauver la maison. Nous prîmes le chemin du retour vers cinq heures et demie du matin en laissant simplement deux personnes pour surveiller la grange au cas où le feu reprendrait dans la masse de foin et de paille brûlés. Je rentrai chez moi et me mis au lit sans tarder. Je ne trouvai pourtant pas le sommeil tout de suite. Je ne cessais de repenser à ce que je venais de vivre et plus particulièrement aux échanges que les pompiers avaient eu avec les gendarmes venus sur place pour recueillir les premiers éléments nécessaires à l’enquête. Les pompiers étaient formels : en arrivant à La-Lande-Ogier, ils avaient aperçu quelqu’un sur le chemin qui partait vers Les-Brandes. A l’endroit où il se situait, il était idéalement placé pour observer l’incendie de loin. Il était resté là quelque temps à les regarder déployer leur matériel et attaquer les flammes, puis il était parti sur un scooter rouge. Comme tout le monde, je pensais évidemment à Barnabé et me disais qu’il avait dû apercevoir l’incendie et vouloir le regarder de plus près. Mais les gendarmes semblaient prendre cela d’autant plus au sérieux que l’on avait déjà signalé un scooter rouge qui était à Sourcarol peu de temps avant l’incendie.

Mes pires craintes furent confirmées hier. Après une nuit très courte, je repris mes consultations normalement. Dans l’après-midi, je reçus un appel de la gendarmerie. Régulièrement, je suis ainsi appelé pour ausculter une personne et m’assurer que son état de santé est compatible avec une garde à vue. L’adjudant-chef me pria donc de passer dans leurs locaux dès que possible. Habituellement, dans pareille situation où l’on ne me signale pas d’urgence spécifique ou de blessure suite à une arrestation un peu musclée, je ne passe à la gendarmerie qu’à la fin de mes consultations. Mais j’avais encore en mémoire les évènements de la veille et je craignais que les gendarmes ne soient allés vite en besogne. Je terminai donc la consultation en cours et informai les patients qui étaient encore dans la salle d’attente que j’étais appelé pour une urgence. Je leur proposai soit de m’attendre environ une heure, soit de revenir le lendemain si leur visite n’avait pas un caractère d’urgence, puis je partis vers la gendarmerie.

En entrant dans la cellule, je ne fus pas surpris de me trouver face à Barnabé. Il était assis sur une chaise et ses joues conservaient la trace des larmes qu’il avait versées. Ses yeux étaient encore gonflés mais il ne pleurait plus. Il regardait fixement devant lui et ne sembla pas s’apercevoir que j’étais entré. Il était comme figé, les mains crispées sur ses genoux. Je pris une chaise à mon tour et m’assis à côté de lui. Je posai doucement ma main sur la sienne et le regardai. Il ne broncha pas. Je lui demandai :

« Ça va Barnabé ? »

Il ne répondit rien. Je restai ainsi quelques minutes pour ne pas le brusquer. Mis à part le clignement de ses yeux de temps à autre, il ne bougeait pas. Il semblait comme retranché très loin au fond de lui.

« Je dois t’ausculter, lui dis-je. Il faudrait que tu relèves ta manche pour que je puisse prendre ta tension. »

Il ne bougeait toujours pas. Je tentai doucement de remonter sa manche mais il était si crispé que je ne pouvais rien faire sans risquer de lui faire mal. Je lui posai la main sur l’épaule et lui dis doucement :

« Je suis là pour t’aider, rien que pour t’aider. Tu peux avoir confiance en moi. Tu ne veux pas relever ta manche ? »

Il tourna la tête vers moi. Il paraissait revenir à lui. Ses yeux se mirent à briller et une larme roula sur sa joue. Il ouvrit la bouche comme pour parler mais il n’en sortit qu’un son rauque et il la referma aussitôt. Je sentis son bras se relâcher. Je le soulevai alors et remontai sa manche.

Son pouls était normal et sa tension normalement élevée en pareille circonstance. Je lui essuyai les joues maintenant couvertes de larmes silencieuses et je réfléchis sans mot dire. De toute évidence, Barnabé n’avait aucun problème physique et était sur ce plan-là parfaitement apte à supporter une garde à vue. Il n’en restait pas moins qu’il était en danger et que je ne pouvais le laisser ainsi. Je me levai et lui dis :

« Je reviens. Ne t’inquiète pas. »

Je sortis et me dirigeai vers le bureau de l’adjudant-chef Picard. Gérard Picard était à Montdunon depuis peu de temps. Il avait été nommé là en fin de carrière et avait obtenu, par cette mutation, ses galons d’adjudant-chef en même temps que le commandement d’une gendarmerie plus importante que celle qu’il commandait jusqu’alors en Haute-Vienne. C’était un homme juste, rigoureux jusqu’à être parfois un tantinet obtus. Il n’avait plus d’ambition personnelle et souhaitait simplement remplir sa fonction du mieux qu’il le pouvait, en évitant autant que possible les conflits avec les élus. Il n’y a rien de plus désagréable que de se faire rappeler à l’ordre par un capitaine de la brigade départementale qui vient lui-même de se voir « demander des précisions » par le Préfet. L’adjudant-chef Picard était un homme assez grand et avait dû être sportif dans son jeune âge. Avec le temps, sa silhouette s’était arrondie et ses épaules, jadis carrées, commençaient à tomber, comme pour montrer qu’à l’approche de la fin de sa carrière, l’adjudant-chef Picard n’était plus très loin de baisser les bras. Son visage ridé, ses yeux bleu vif et ses cheveux gris coupés en brosse lui donnaient une apparence plutôt sympathique. Mais son aspect bonhomme pouvait changer du tout au tout dès qu’il entrait pleinement dans l’autorité de sa fonction. Il fronçait alors les sourcils et son visage devenait plus froid, le bleu de ses yeux prenaient une teinte plus métallique et il semblait perdre sa petite pointe d’accent limousin en usant du vocabulaire peu fleuri des notes de service de la Gendarmerie Nationale.

Je m’assis face à lui et lui dis sans préambule :

« Je n’ai pas d’autre possibilité que d’émettre un avis défavorable au maintien en garde à vue. »

Le gendarme ouvrit de grands yeux étonnés.

« Je ne comprends pas. Il n’a pas l’air en mauvaise santé.

– Sur le simple plan clinique, il n’y a pas grand chose à dire. En revanche, comme vous le savez, Barnabé Chatain n’est pas un jeune homme comme les autres. Il est profondément choqué. Je crains les pires conséquences sur le plan psychologique s’il reste ici. »

L’adjudant-chef fronça les sourcils.

« Mais enfin, il est suspecté de faits très graves.

– Je vous comprends parfaitement mais je n’ai pas à émettre d’avis sur cet aspect-là. Je me borne à mon rôle qui consiste à voir s’il y a un danger pour sa santé de le maintenir en détention. Et ma réponse est très nette, c’est oui.

– J’ai encore des questions à lui poser et il ne veut plus rien dire. Je voudrais pouvoir l’interroger encore avant de le présenter au Parquet.

– Vous n’en tirerez plus rien pour le moment. Il est totalement bloqué. De toute façon, il ne se sauvera pas. Vous savez, vous ne devez pas considérer Barnabé comme un jeune homme de son âge. Il a le corps d’un adulte mais l’esprit d’un enfant et il est sans doute beaucoup plus fragile que bon nombre d’enfants sur le plan psychologique.

– Je veux bien vous croire quand vous me dites qu’il ne se sauvera pas mais comment puis-je être absolument certain qu’il ne va pas aller commettre de nouveau un incendie criminel quelque part sur un coup de folie. Tant que je ne comprends pas ses motivations, je ne peux pas être sûr qu’il ne récidivera pas. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ses motivations sont loin d’être établies.

– C’est un handicapé mental, pas un fou au sens où vous l’entendez. Quant aux aveux, vous savez combien d’une manière générale il faut les manier avec précaution. Pour un enfant comme Barnabé, il faut redoubler de vigilance. Je ne suis absolument pas certain qu’il ait conscience de l’importance que peuvent avoir des aveux.

– Ecoutez docteur, nous avons déjà travaillé ensemble et je crois plutôt bien vous connaître. Je sais que vous êtes quelqu’un de raisonnable et vous savez que je suis assez ouvert pour vous entendre. Mais j’ai aussi une responsabilité importante sur cette affaire. Imaginez que je le relâche et qu’il y ait un nouvel incendie. Je serais dans une situation intenable et le maire serait le premier à demander des sanctions.

– Je comprends parfaitement vos craintes. Je ne les partage pas mais cela ne vous rassurera pas pour autant. Il s’agit pour moi d’un cas de conscience également. Si je laisse Barnabé être maintenu en détention, je pense que les conséquences peuvent être très graves et qu’il peut en garder de lourdes séquelles. Quoi qu’il en soit, s’il est effectivement responsable de ces incendies, il relève des soins psychiatriques, pas de la prison. Je pourrais fort bien saisir immédiatement le Parquet qui diligenterait une contre-expertise et je sais qu’elle me donnerait raison. Mais je préfèrerais que nous nous entendions pour gérer cela ensemble le plus intelligemment possible.

– Que proposez-vous ?

– De toute façon, j’émets un avis défavorable et ce faisant, je porte la responsabilité de mon jugement. Ceci étant, si cela peut vous rassurer, je m’engage à le suivre de près chaque jour. Je connais très bien sa grand-mère et je connais Barnabé depuis sa naissance. Et s’il y a quoi que ce soit, je vous alerterai. Cela ne vous empêchera pas de l’interroger de nouveau dans quelques jours. Et il sera peut-être plus en état de vous répondre. »

L’adjudant-chef resta silencieux un long moment. Il n’était bien évidemment pas du tout satisfait par ma proposition mais il savait également que je pourrais obtenir de force la libération de Barnabé. Il fit une moue dubitative et soupira, puis il abdiqua :

« D’accord ! Je n’ai pas vraiment d’alternative et je vous fais plutôt confiance. Alors collaborons. Je compte sur vous pour m’informer à la moindre alerte. Nous le reconduisons chez lui ou vous l’emmenez ? »

Je le remerciai et rejoignis Barnabé. Il ne réagit même pas lorsque je lui annonçai que je le raccompagnais.

Comme je l’imaginais, Cécile Blanchard était dans tous ses états. Barnabé n’était pas rentré qu’elle se précipitait sur lui, posant mille questions :

« Alors ? Qu’est-ce c’est-y ? Pourquoi que les gendarmes y t-ont emmené ? T’as-t-y fait des bêtises ? »

Elle secouait son petit-fils qui restait la bouche ouverte sans dire un mot. Je lui pris la main.

« Asseyons-nous madame Blanchard. Je vais tout vous expliquer. Mais Barnabé est fatigué. Barnabé, tu devrais aller t’allonger un peu et nous laisser discuter ta grand-mère et moi. Je vais venir te voir dans un moment. »

Barnabé me regarda, l’air un peu ahuri, puis il monta sans dire un seul mot. Je m’assis aux côtés de Cécile Blanchard et commençai à lui raconter les évènements. A chaque mot, elle paraissait plus catastrophée.

« C’est-y pas Dieu possible. Mais mon Barnabé il a pas pu faire ça ! Ben pourquoi qu’il leur a dit que c’est lui ? Oh mon Dieu, mais qu’est-ce qu’on va devenir ? »

Au fur et à mesure qu’elle parlait, elle s’affolait davantage.

« Madame Blanchard, calmez-vous. La situation est sérieuse mais il faut que vous gardiez votre calme. Je vous promets de vous aider. Avant toute chose, il faut reprendre nos esprits et laisser Barnabé se reposer. Je repasserai tout à l’heure pour voir si tout va bien. Demain, j’essaierai de parler avec Barnabé nous verrons ce que nous pouvons faire.

– Oui docteur. J’vas le laisser tranquille et y préparer la soupe. »

Je remontai rapidement voir Barnabé et lui dis que je reviendrais plus tard. Il était allongé sur son lit sans bouger. On eût dit qu’il dormait les yeux ouverts. Il me regarda sans répondre et je le laissai.

Il n’y avait plus personne à mon cabinet lorsque je revins. Je m’assis à mon bureau pour réfléchir. Tout cela me paraissait si grotesque que je voulais y penser calmement. Etait-il possible que l’on pensât réellement Barnabé coupable ? Et moi-même, étais-je vraiment sûr qu’il ne pouvait avoir fait cela ? Les idées se percutaient dans ma tête et j’avais le plus grand mal à voir clair. Je revoyais Barnabé lorsqu’il était enfant, jouant dans la rue avec ses camarades du quartier. Je le revoyais plus récemment dans la fanfare ou sur son scooter. Plus je réfléchissais et moins je pouvais l’imaginer mettant le feu volontairement à une ferme. La préméditation et l’organisation que cela supposait me semblaient dépasser totalement les capacités de Barnabé. Avais-je été aveugle au point de me tromper si fortement ?

Que savais-je finalement ? Il y avait les témoignages qui indiquaient clairement la présence d’un scooter rouge. Difficile de nier que Barnabé ait un scooter rouge vif assez facilement reconnaissable mais cela ne constituait pas une preuve. Les aveux n’étaient pas nécessairement un problème car les aveux d’un handicapé mental sont rarement considérés comme crédibles devant un tribunal. La carte était beaucoup plus ennuyeuse…

Je m’aperçus qu’insensiblement, je m’étais mis à envisager un procès. Et pourtant je ne pouvais me résoudre à croire en la culpabilité de Barnabé. Il fallait réagir calmement mais avec méthode. Dès à présent, il me sembla indispensable d’assister Barnabé dans les démarches à venir. Nous n’aurions sans doute pas toujours la chance d’avoir affaire à quelqu’un d’aussi compréhensif que l’adjudant-chef.

Je décrochai mon téléphone et composai un numéro à Angoulême :

« Bonjour madame, je voudrais parler à Maître Barnier s’il vous plaît. De la part du docteur Chaumont de Montdunon. Je vous remercie… Allo, Gérard ? C’est Hubert ! Comment vas-tu ?… »

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